Lausanne, jeudi 12 mars, 19h20: Le train qui m’emmènera jusqu’à Berne m’offre un compartiment rempli de Tibétaines… Comment ne pas voir dans ce petit signe du destin un clin d’œil bienveillant à ce voyage qui commence à peine? Je n’ai qu’à fermer les yeux et j’y suis déjà. Les rires sont si prenants, si profonds, que mes yeux s’emplissent de larmes alors que le lac Léman me dit au revoir dans un petit crépuscule de printemps… Comment ne pourrais-je pas arriver là-haut, cette fois-ci, après tous ces kilomètres que je m’apprête à parcourir en train, en bus, peut-être à pied s’il le faut…?
Deux jours de train jusqu’à Moscou, une amende pour cigarette fumée hors du carré autorisé à Berlin, et voilà toutes mes sensations de voyageuse qui se remettent immédiatement en route. La tête se relâche, les yeux s’ouvrent, le cœur se libère, et la merveilleuse magie de l’inattendu, de l’inconnu est à nouveau possible…
Une gare anonyme au milieu de la Russie, la lumière de fin de jour saturant un peu plus les couleurs dans le froid de cette fin d’hiver, et moi déjà bien défraîchie, avec quelques autres curieux, en train d’observer un acte simple, un petit rien, une machine qui s’en va et une autre qui la remplace. Est-ce normal d’être aussi émue devant un simple changement de locomotive?
Je voyage en compartiment de 2e classe, un compartiment “spécial dames”. Il ne me faut pas longtemps pour être adoptée par la petite mama russe qui partage le minuscule espace avec moi; elle s’inquiète de savoir si quelqu’un viendra me chercher à la gare, elle qui ne comprend déjà pas pourquoi je pars si loin, et seule…

Voyager c’est un peu comme un jeu. Jouer à se perdre puis à se retrouver. Chercher de nouveaux points de repère, pousser son sens de l’orientation alors qu’il est en pagaille, faire de lieux inconnus des endroits peu à peu apprivoisés. Voyager c’est aussi se confronter à des mots et des lettres qu’on ne connaît pas, les écouter, les déchiffrer, apprendre à les prononcer.
Moscou et son alphabet cyrillique me donnent une jolie leçon de pratique.
Je me perds dans le métro le premier jour et décide d’esquiver la difficulté en apprivoisant la ville à pied.
A l’aise dans mes grosses godasses, je teste mon sens de l’orientation et descends la capitale à travers parcs et ruelles, évitant les artères principales et me laisse guider par elle, découvrant peu à peu ce qu’elle veut bien me laisser voir. La neige grise de la ville s’étale au pied des maisons, des monuments, des petites brocantes et des petits marchés de son agglomération.
Mon boîtier cherche à prendre l’air, lui qui ne sent pas celui de cette cité si encrassée…


… Alors je fais quelques images.
Une attraction forte que je ressens partout et toujours où que j’aille me pousse vers des immeubles sales ou détruits. Délicatesses des blessures du temps qui donne une certaine sagesse à ces bâtiments qui ont vu défiler tant de choses… C’est que je les aime, ces façades décrépites, oubliées, qui font elles aussi l’histoire d’une ville, le récit d’un pays.
Je tombe par hasard sur les restes de l’hôtel Rossyia… Construit à l’occasion du 50e anniversaire de la Révolution d’octobre, à 300 mètres du tombeau de Lénine, le Rossyia était l’exemple de l’hôtellerie soviétique dans toute sa splendeur : 2,5 kilomètres de couloirs, 3000 chambres, 6000 lits, soit autant que de députés du Parti.

Devenu président, Vladimir a décidé d’effacer le Rossyia, sans savoir vraisemblablement par quoi le remplacer. Ne reste aujourd’hui qu’un terrain vague en plein cœur de Moscou, relique de la destruction d’un mythe.
Voyager c’est aussi apprendre à apprivoiser l’autre, chercher à découvrir comment l’approcher avec ses mots et ses coutumes à lui, le mettre en confiance si besoin est. Redoubler de sourires quand il n’en donne aucun.
Encore une fois, Moscou me met à l’épreuve. Non, les Moscovites ne sont pour la plupart pas accueillants, pas agréables, pas conciliants. Ma patience s’effiloche à mesure que les jours avancent et les maigres sourires que je récolte à force d’acharnement sont de petits souvenirs précieux pour mettre un semblant de bonne image sur cette capitale qui me donne envie de fuir…
Quelques recherches encore pour trouver un Lomo (non ce n’est pas un rôti, mais un appareil photo russe…) et je quitte Moscou, enfin…
Les rues bondées et polluées ont disparues. Le bruit de la ville à laissé place au son répétitif de la roue métallique qui trace son chemin sur le rail sibérien. Villages de bois, forêt constante, calme, profonde. J’ai l’impression de traverser un univers hors du temps où les arbres seraient maîtres du monde. Zébrures des ombres diagonales sur la neige à nouveau blanche, intacte, même rose ce matin dans le réveil du soleil.

Les herbes hautes se prennent pour des roseaux de la mer de glace et scintillent devant l’aurore qui vient les toucher à l’horizontale.
Bouleaux, sapins, bouleaux… A tour de rôle, ils bordent les steppes sans se presser, sans se lasser, sans s’oppresser. Ils sont des milliers de milliard devant mes heures qui défilent, imposants leur force par leur nombre, et pourtant la forêt reste légère, délicate.
Quarante-huit heures à observer la Sibérie qui se montre à moi d’ouest en est sous le soleil de mars, quel bonheur si simple.
Passage sur une rivière gelée, et voilà le ballet des arbres qui recommence.
Les arbres sont-ils si différents ici? Ici ils sont simplement les rois de l’espace puisqu’il n’y a ni montagnes ni vallées pour les accompagner. Vu sous cet angle, le calme est imposé par la platitude d’un paysage constitué de verticales jouant avec le vent qui se projettent sur un sol immaculé de neige.

… Arrêt dans une petite ville, marchands de quai, jouets synthétiques, peluches chantonnantes, repas surprises sortis du sac de quelques petites vieilles… Et le rythme qui reprend. Calme mouvement du train.
Quel merveilleux luxe de pouvoir, en toute liberté temporelle, découvrir et apprendre le monde de cette façon-là.

Défilent maintenant de petites maisonnettes de bois finement décorées de ciselés colorés… Elles semblent si fragiles, comme tenant encore sous le poids du temps et la dureté de tous ces hivers qui s’étendent en longueur comme par une force de l’âme de leurs occupants. Dominos de barrières centenaires. Des petites baraques métalliques où la matière se colore et se décline du rouille aux gris, perdant leur côté sale, froid et brutal grâce à cette neige omniprésente qui semble purifier leur tonalité.
De nouvelles rencontres éphémères, toujours aussi chaleureuses et agréables, avec des petites grand-mères soucieuses de mon arrivée en pleine nuit; elles se réveillent pour s’assurer que je n’ai rien oublié, et me disent en chœur, “Novossibirsk, Novossibirsk!” Il est 3 heures du matin.
Cinq jours à passer dans cette capitale de la Sibérie qui m’étouffe avec sa pollution.
Je me sens sale et épuisée, agressée par les odeurs, par cet air irrespirable, par ce gris omniprésent.
Les habitants ont déposé sur leur environnement un voile épais de crasse de pots d’échappement. Et la neige qui n’est jamais blanche ici montre ce que leurs esprits ne comprennent pas. Les arbres sont enrobés d’un épais manteau de cendre, c’est comme si tout était en constante combustion…

Non je n’ai rien de beau à montrer de cette ville. Mon objectif se révolte autant que moi et me force à immortaliser les comportements d’une société qui refuse de prendre conscience de ce que le mot écologie veut dire.
Le jeune couple qui m’accueille dans son salon pour cette semaine sibérienne a en sa possession une petite télécommande qui lui permet de faire démarrer ses deux voitures à distance, tout en restant bien au chaud au 6e étage du HLM où se trouve son petit appartement… Histoire que la température soit agréable à l’heure de prendre le volant. Pendant ce temps, le moteur tourne…


La Russie est l’un des rares états développés de la planète à ne pas disposer d’un département ministériel ou d’une agence centrale spécifique en charge de l’environnement…


En 1996, le Ministère de l’environnement redevient le Comité d’Etat à l’environnement pour disparaître en 2000 avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir, qui met ainsi un terme à la première tentative d’instaurer dans ce domaine une séparation des pouvoirs. Les questions environnementales dépendent désormais du Ministère des ressources naturelles. Les pollueurs et les personnes chargées de les poursuivre se retrouvent sous la même tutelle administrative…
Novossibirsk ne me laisse donc aucun bon souvenir excepté l’accueil chaleureux de Alla et Oleg et de leur petit chat Casper, copie miniature de mon félin caractériel resté au pays.
Je quitte la ville jeudi 26. Un nouveau petit convoi de 3e classe à destination du Kazakhstan …
Une nuit passée entre deux frontières, plus de trois heures pour faire tamponner deux visas, mais peu importe puisque le temps n’est pas compté et que ce nouveau pays vient me border jusqu’au pied de ma couchette.
Et j’ai enfin le droit de poser les yeux sur le Kazakhstan.
Les paysages ici sont remplis de l’esprit nomade. Déjà tant de choses différentes dans cette uniformité de l’horizon toujours très plat. Petites collines, esquisses timides de montagnes. De petites touffes de broussailles essayant d’occuper un peu de place, en vain.

Les visages se brident et se teintent légèrement. Mélange de têtes blondes et de regards noirs, fruit d’un long brassage au fil de l’Histoire. Un pays qui laisse peu à peu place à l’autre. Je descends vers le sud, bientôt Alma Ata…
Cocuou ma belle! J’ai beaucoupe de plaisir à suivre ce voyage à travers ce magnifique récit que tu nous compte! Je pense fort à toi et t’embrasse!
Ta petite soeur qui t’aime!
Tes récits sont magnifiques et font rêver! Ca me donne envie de repartir voyager
je te souhaite que chaque jour de ton voyage soit magnifique et un souvenir inoubliable!
Gros bec et bonne route
cornelia
quel plaisir de te lire, merci pour ce petit bout de voyage si sincèrement partagé!!!
que la force soit avec toi!!
on t’ aime
bisoussssssss
isa
Coucouc Mumu!
Ca a l’air tellement beau, merci de nous faire partager tout ça!
Profite à fond, fais attention à toi.
Bises de tim, dyllan, dug…. et moi…
Merci merci Muriel de partager tout CELA.
Bises chaleureuses
Irène
Il y a les écrivaines voyageuses et les écrivaines tout court. Tu as tantôt rejoint la seconde catégorie. J’en ai la chair de poule. Que tes récits sont beaux ! Ces noms de ville me font rêver et me fascinent. J’ai comme l’impression de connaître ces endroits que Jacques a parcouru en compagnie de Nicolas Bouvier il y a plus de 20 ans.
Prends soin de toi, belle Mumu.
Bisous
Marie-Anne
Bonjour muriel un grand merci de m’avoir permis de faire un peu partie de t’on voyage….que de beau paysage que les textes sont agréables et doux à la fois j’ai l’impression de passer un petit moment avec toi dans ce périple si grandiose allez asser parler reprend le chemin et fait nous partager tes rêves…amicalement alain
[...] de voyage, je vous invite à lire le blog de voyage de ma cousine Muriel, en vadrouille entre la Sibérie et l’Inde pour un long voyage plein d’images (elle est photographe). De beaux articles [...]
Muriel, ton blog est un véritable plaisir a lire, il est vraiement bien écrit et les photos sont magnifiques. Chapeau bravo et merci.
Hervé Racordon
Ton voyage, tes photos et tes mots sont un bien joli poême.
J’aimerais avoir cette belle inspiration alors que mon départ en Asie se rapproche grandement.
Il y a une de tes phrases qui me touche particulièrement : “Voyager c’est un peu comme un jeu. Jouer à se repérer, jouer à se perdre puis à se retrouver”.
Dans la même idée, je vois le voyage comme la rencontre de son moi profond. Un voyage autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de son être.
Merci Muriel pour ce beau partage de tes aventures, tout cela est tellement précieux.
De l’écrin ou de la bague, je choisis l’écrin car il a porté la bague, il a porté tes mains et n’a de valeur que le coeur.
[...] de voyage, je vous invite à lire le blog de voyage de ma cousine Muriel, en vadrouille entre la Sibérie et l’Inde pour un long voyage plein d’images (elle est photographe). De beaux articles [...]