Le Népal sous la pluie en plein mois de juillet. Une belle mousson asiatique comme celle que j’avais connue au Laos en 2003. Ce plaisir de pouvoir se détendre en se disant qu’il pleut et que c’est comme ça. Ralentir un peu.
Après avoir parcouru les routes et suivi le rail depuis l’ouest, après avoir dû tourner autour du Tibet pour pouvoir le pénétrer, et après avoir franchi cette fabuleuse barrière himalayenne, je me sens comme arrivée à la fin de la première partie d’une histoire.
Mes jours au Népal, petit prologue à sa suite, s’écoulent un peu paresseusement, au bras de mon amie, car Catia m’a rejointe et nous sommes deux filles sur la route à présent.
En moi résonne comme un besoin où le calme pourrait s’imposer pour intégrer, pour s’adapter.
Trois petites semaines entre Katmandu et Pokhara, charmées par la liberté, l’accueil et l’intelligence des gens. A vivre et à se raconter, à partager.
Errer dans les ruelles de la capitale, un peu bousculées par les bruits des klaxons et les invitations trop pressantes des marchands.
Eviter le regard des singes par endroits maîtres de la ville, et voir le clapotement du ciel s’amuser sur les eaux du Phewa Tal alors que le crépuscule s’installe.
Monter jusqu’à la Shanti Stupa, collantes de sueur et les sangsues accrochées aux chevilles pour voir Pokhara sous le soleil écrasant du mois de juillet.
Cette première rencontre avec le Népal ne laissera aucune image, je les perdrai toutes. Et pourtant déjà tant à raconter. Le Népal mérite plus que d’être une introduction à quelque chapitre, c’est une séduction quasi instantanée, et une histoire que je continuerai.
Bientôt le Ladakh, et puis je reviendrai.
Plus que quelques jours pour nous emmener vers cette Inde que je souhaite depuis mes tout premiers rêves de voyage, et vers ses montagnes que j’espère voir plus libres que celles que je viens de quitter.
Entre temps, Vârânasî et New Delhi, sous la chaleur insoutenable du véritable été indien et dans l’odeur prenante de leurs ordures. A peine quelques heures pour voir le Gange et ses ghats, une nuit à voyager en train et un millier d’images en tête.
La pauvreté jetée au visage, et la beauté au fond des yeux. Une première impression de cette Inde-là.
L’Inde est un géant, la plus grande démocratie du monde, et il me faudra des mois pour peu à peu la découvrir et apprendre à la comprendre.
Pour l’instant je veux revoir les montagnes, sentir l’altitude. Et vivre quelques temps au pays des dzos.

Départ de Manali au milieu de la nuit. Je retiens mon souffle dans le brouillard nocturne et je plonge mes yeux dans l’uniformité angoissante du blanc pour y anticiper la route dangereuse qui m’emporte en se faufilant au cœur de la chaîne du grand Himalaya.
Passer le Taglang La, dernier col à plus de 5330 m, alors que la nuit vient de s’installer, et surveiller le visage de notre chauffeur à travers son rétroviseur. Il conduira près de 22 heures quasiment d’affilée.
Bouffer des kilos de poussière, fumer d’innombrables beedies, avoir les yeux qui brûlent par le soleil qui se reflète sur la piste, et continuer à conduire.
Bono, mon fidèle ami qui nous a rejoins depuis peu, me glisse un sourire: ”T’inquiète pas Mu, c’est leur métier, ils ont fait ça toute leur vie.»


Leh, vers minuit. On se dérouille gentiment les jambes au milieu de la gare routière endormie, pas vraiment pressés de trouver un abri, puisque tout va bien, nous sommes enfin arrivés. Un Ladakhi tout excité nous pousse à prendre un taxi pour venir nous installer chez lui. Il s’appelle Dawa. La chambre est un peu chère mais fera l’affaire pour la nuit.
Sans le savoir, c’est un ami extraordinaire que le Ladakh est en train de nous offrir.
Réveil à 3500 mètres d’altitude. Un soleil intense dans un ciel immense, des dentelles de roches qui entourent la ville, la poussière, les moulins à prière.
Là-haut, le fort surplombant le quartier musulman; de l’autre côté, la majestueuse Shanti Stupa, et en face le Stok Kangri.
Au centre de la ville, une ferveur religieuse qui se mêle à l’agitation des passants ponctuée par les coups de klaxons. Ici un marché tibétain, là de petites paysannes ladakhies et à peine plus loin, la mosquée, qui chante son appel.
Un mélange culturel superbe au milieu des touristes parfois trop envahissants.
Une première semaine dans cette ville qui me semble être la petite sœur de la Lhassa d’autrefois. Une cité au cœur des montagnes, encore peu développée mais vibrante de foi.

Quelques jours à peine pour organiser une longue marche au cœur des montagnes, fêter un anniversaire, dire au revoir à mon amie et accueillir celui qui partage ma vie.
Heures heureuses et apaisantes passées avec les miens sous les étoiles filantes du ciel ladakhi.
Plus que quelques heures dans l’euphorie du départ prochain, avant de nous élancer, mes deux compagnons de route et moi, en direction de la vallée de la Markha. Devant nous, dix jours de randonnée, quatre poneys, plus de 25 kilos de vivres, et le rythme de la marche pour se laisser enivrer.
Nos premiers pas à travers un désert de rocailles écrasés sous la force du soleil de midi. On bifurque plus loin, longeant un fleuve dans un paysage gorgé de lumière et d’un brun omniprésent. On remonte une piste qui ne sera bientôt plus qu’un chemin. Après-demain, une première ascension vers un premier col.
En attendant, le plaisir de monter pour la première fois le camp. Mettre en place les gestes qui se répèteront au fil des jours, dépaqueter, pomper, gérer les provisions, éplucher, faire du thé.
Et s’allonger sous les étoiles. Chercher à ouvrir plus grands les yeux encore, pour embrasser tout le ciel. Se laisser aspirer par l’espace, qui à force de le regarder, devient un horizon toujours plus profond, hypnotisant. Et boire la nuit étincelante jusqu’à l’ivresse du sommeil.
Des paillettes dans la tête, le corps engourdi, et des plumes sur notre première nuit.
Au réveil, les gestes qui s’inversent, repaqueter, ranger, rechausser, repartir. Un peu mal organisés, on traîne, et c’est tant mieux, nous seront les derniers à quitter le camp.
Marcher en passant par le gris et par le vert, argile bouillonnant dans la rivière et arbustes chatoyants nous accompagnant. Et puis soudainement, au sortir de cette première gorge, un espace qui s’ouvre, des hauteurs plus grandes encore, un éclatement de couleurs en relief dans la force du vent.


Le souffle un peu court et émerveillés par l’alchimie de cette géologie, on s’installe pour la deuxième fois. Une sensation plus intense de la hauteur, la fatigue, les jambes un peu lourdes. Et cette force qui se dégage de tout, et se reflète sur tout. Cette puissance silencieuse qui résonne en tout.
Et tandis que la lumière en oblique sature les roches qui nous entourent, on reprend le petit rituel instauré le jour précédent sans un bruit, presque religieusement. Déballer, nettoyer, découper, mettre l’eau à bouillir pour le thé.

Une longue matinée à marcher au milieu de petits buissons où des milliers de sentiers sont éparpillés. Monter pas à pas, pour atteindre, quelque 900 mètres plus haut, le Ganda La.
Respirer profondément, s’arrêter et regarder tout autour de soi, redéfinir l’infiniment petit et l’infiniment grand. Perdre la notion du temps en regardant la course des nuages, et repartir, monter encore, inlassablement.
Un caillou noir dans la main gauche, un blanc dans la droite, pour montrer un peu plus le respect que l’on porte aux esprits de la montagne. Les emmener avec soi depuis le bas, les transporter aux creux de nos mains gonflées d’efforts.
Dernières centaines de mètres. Les tempes palpitantes, les poumons brûlants, les muscles tendus sous le soleil qui cogne. L’odeur des chevaux dans la poussière de leurs sabots. Le bruit de leurs clochettes qui peu à peu forment une mélodie pour guider mes pas.
Quelque chose qui se libère à l’intérieur comme si tout cet espace s’engouffrait en moi pour faire perler sur mes joues des larmes de joie. L’horizon qui se découvre peu à peu dans une lumière en contre-jour, et les drapeaux de prière qui claquent au sommet du Ganda La.
Monter encore à peine plus haut, avoir la sensation de s’envoler dans les airs, ne pas s’attarder trop, juste toucher du bout des doigts cette enivrante atmosphère. Et jeter avec force et avec foi les deux petites pierres emmenées jusqu’ici, la première vers l’arrière, la deuxième vers le devant, comme un passage sacré entre le passé et le présent.


Une courte pause au soleil à presque 5000 mètres d’altitude. Euphoriques et encore un peu chancelants, on boit une goutte d’alcool fort pour célébrer l’amitié. Le sourire béat et la tête qui bouillonne, on se prend dans les bras.
Et l’on repart, déjà.
1400 mètres à dévaler le sentier caillouteux. On court après les ombres que la force du ciel s’amuse à jeter sur cette étendue de rocaille. Se laisser aspirer en posant le regard sur un horizon où les étendues se superposent et s’additionnent.

Descendre plus vite encore avant que la nuit ne s’installe. S’enfiler dans une gorge à la beauté presque irréelle, et voir les derniers rayons du soleil glisser sur les roches brillantes. Faire confiance à ses pieds fatigués pendant que les yeux profitent de cette nature fantastique, aller un peu plus vite et ne pas trébucher.
Monter le camp à l’aveugle et un peu ivres, on se glisse dans un sommeil profond où les images du jour défilent paisiblement.
Réveil dans le tumulte du camp qui se démonte. On se retourne le sourire cranant aux lèvres et on se cale un peu mieux dans sa couche. Juste prendre le temps d’un jour de repos.
Première baignade dans les eaux argileuses de la Markha. Le souffle coupé par le choc de l’eau froide, on se trempe sans perdre de temps. Le corps neuf de cette baignade, on se couche dans l’herbe et on observe le mouvement du ciel qui passe par-dessus la crête de ces géants de rocailles.
Une femme nettoie le camp. Elle récolte de ses petites mains vieillies par le temps les excréments séchés des chevaux de passage et les déchets des touristes au comportement parfois révoltant.
Un visage de malice tourne autour d’elle. Petite princesse des montagnes, PadmaMu me dévisage en silence. Un clin d’œil et les doigts dans la terre, on cherche en riant les capsules de bière enfoncées par centaines sur l’étendue du campement.

Se réfugier sous la tente d’une auberge et boire en chantant pendant qu’une brume de fine pluie traverse la toile. Regarder les enfants pouffer de rire et hurler de joie en jouant avec les gouttes qui tombent en rythme. Essayer de les attraper bouche grande ouverte, les rater très souvent et les sentir ruisseler en frissonnant, le long du cou ou sur le front.
Apprendre des chants dans une langue qui n’est pas la nôtre, alors que la bière nous réchauffe et nous fait apprécier le mauvais temps. Mémoriser les sons, les mettre les uns après les autres, et se payer joyeusement la honte à essayer d’improviser puisqu’on les a déjà tous oubliés.
De nouvelles amitiés qui se tissent, des êtres que l’on découvre, au fil des repas, au rythme des pas. Découvrir et rencontrer ceux que l’on a engagés pour nous accompagner et partager sans que l’un soit au service de l’autre, rigoler et apprendre à faire du pain.
Raj, notre guide, petit homme tout en force, vient du nord-est de l’Inde. C’est un voyageur lui aussi. Il travaille ici et là pour pouvoir s’offrir la découverte de son propre pays. Six ans sur la route déjà. Un rire sur des yeux pleins d’étoiles et le silence quand il part devant nous pour ouvrir le chemin.
Shandiu et ses quatre chevaux, eux, sont venus depuis Manali en début de saison. Durant tout l’été, il parcours le Ladakh et le Zanskar, ses pieds nus dans des chaussures en plastique, et guide sa caravane en claquant de la langue et en poussant des cris qui se répandent dans le lointain. Un être parfois têtu, qui connait le coin comme sa poche, une force issue de cette nature, qui engloutit les kilomètres si vite qu’il ne semble ressentir ni la fatigue, ni l’altitude, ni le froid.


Deux jours de marche sous le soleil aveuglant de la vallée de la Markha, oasis luxuriante au cœur de cet univers si aride de montagne.
Remonter le cours du fleuve qui se faufile à ciel ouvert dans cet espace bouleversant, traverser des villages de pierre et des champs verdoyants, frôler du bout des doigts des dalles de prière centenaires déposées au pied des stupas, s’abriter sous un arbre et goûter en somnolant au silence que dégage l’endroit.

Le ciel se couvre, il nous faut presser le pas.
On décide de traverser la rivière pour emprunter un chemin qui nous fera gagner du temps. Les pieds sur les cailloux glissants et froids, on rejoint maladroitement l’autre côté de la berge. Les souliers à nouveau aux pieds et quelques mètres encore avant de comprendre qu’il n’y a pas d’issue de ce côté-là. Impossible de rejoindre notre route, il nous faut faire demi-tour, enlever à nouveau nos chaussures, retraverser la Markha.
Cinq minutes à peine et le fleuve n’est plus le même. L’esprit de la rivière hurle à présent, il bouillonne avec force et gonfle ses flots en un torrent violent. Bloqués ainsi sur la rive, on réalise que chaque minute compte. Il faut faire vite car l’eau va monter, et monter plus haut encore. Raj court devant nous pour trouver un passage. Par deux fois il tente une traversée, jette son sac de l’autre côté, essaie encore, nous appelle en hurlant à travers le bruit du fleuve qui se déchaîne.
Le courant est trop fort par ici, emportant tout dans sa terrible course.
De l’eau jusqu’à la poitrine, Raj lutte courageusement pour trouver un dialogue avec le fleuve. Il vient de passer de l’autre côté. Il nous fait signe, il vient nous chercher. Je regarde Bono, l’inquiétude au fond des yeux. Pas le temps d’hésiter.
Raj le prend par la main. Ensemble je les vois s’éloigner, luttant contre la terrible puissance de ces flots qui ne cessent de s’agiter. Un instant pour se dire que tout peut arriver.
Raj traverse à présent pour la quatrième fois le tourbillon de la Markha. Les chaussures fermement lassées aux pieds, je me plonge à mon tour dans le courant froid et sombre qui claque contre mes jambes. Raj, m’attrapant par le bras, se met devant moi; il ouvre une ligne au milieu des eaux tumultueuses et tel une île protectrice mouvante, il dévie la force du fleuve pour m’aider à assurer mes pas.
Le corps piqué par la morsure de l’eau, les bras cherchant l’équilibre, je déplace à l’aveugle mon poids dans cet univers hostile. Ne pas butter sur un rocher, ne pas douter, penchée en avant, garder le rythme et traverser.
Hurler de joie et se serrer dans les bras. Raj est complètement trempé dans le vent de la Markha. Il nous a sauvés, sans penser à lui ni à ses affaires qu’il ne retrouvera pas.
Grelottants dans la fin du jour, on rejoint enfin le campement. Un thé plus important que les autres pour exprimer toute sa reconnaissance.
Raj nous explique qu’il est responsable de la colère de la rivière. Hier soir, entourés d’autres guides, il a goûté à trois petits poissons péchés dans ses eaux.
Raj pense avoir blessé l’esprit de la Markha, qui a cherché à le punir en nous emprisonnant dans ses bras dangereux.
Ce soir il priera pour implorer son pardon. Pour l’apaiser. Montrer qu’il a compris sa leçon.
Traverser cet univers de montagne et réaliser peu à peu que l’on foule la terre des dieux. Tant d’esprits qui chuchotent ou sifflent dans la force du vent, qui galopent à dos de nuages et qui soufflent sur les visages marqués par le temps.
Tout ici est signe de respect pour l’esprit de cette nature si puissante. On la craint, on la vénère, on l’honore.
Le corps engourdi, on s’endort profondément alors qu’au-dehors grondent les eaux de la Markha.

On quitte Tachuntse en fin de matinée. Une courte journée de marche pour rejoindre Nimaling, un campement d’altitude au pied du Kang Yatse.
Commencer aujourd’hui l’ascension qui nous emmènera demain 1000 mètres plus haut, jusqu’au sommet du Konmaru La.
Quitter la vallée et se champs colorés, pendant qu’un ciel gris balaie d’un mouvement rapide un paysage devenant dramatique. Le vent fait rouler les nuages par-dessus des sommets tranchants, parfois teintés de blanc. Au milieu des rochers immobiles, habitants de cet espace, on chemine lentement, le froid collé au visage.
Devant moi, une large plaine. Quelques tentes se dessinent en relief dans le lointain. Le vent souffle plus fort encore, jouant avec cette étendue sans retenue.
Cette nuit, la tempête s’installera, il faudra dormir dans le chant puissant de la neige. Sentir le baiser glacé de l’esprit de la montagne, pendant que roulé en boule et le sommeil délicat, on surveille les heures qui s’écoulent jusqu’à l’aube.

Deux heures pour franchir le col. Les poumons brûlants et la tête qui cogne. Les pas difficiles dans ce parterre de blanc glissant, réfléchissant le soleil qui nous avait boudés hier.
Tant de sentiments, tant d’émotions. La sensation puissante du présent. Sentir les pensées se dissoudre dans l’atmosphère, n’être plus que dans ce rythme vertical qui nous bouge mètre après mètre jusqu’à la crête, jusqu’au sommet.
Toucher ces 5150 mètres d’altitude à force de patience et d’effort, les recevoir avec respect. Tracer du regard le parcours du chemin qui s’évanouit dans la neige et ne plus distinguer qu’à peine les petites tentes blanches qui se devinent au loin.

Se retourner et découvrir un nouvel horizon. Descendre en zigzaguant de l’autre côté sur un sentier pentu pendant que la lumière expose à l’infini des dégradés de rouge et de vert, d’ocre et de gris. S’enfoncer dans une nouvelle gorge au milieu des versants qui se découpent les uns devant les autres, dévoilant des strates minérales aux couleurs magiques. Un dialogue incessant entre ces écailles de roches qui se plissent suivant les mouvements de la terre pendant que s’écoule silencieusement le cours d’une nouvelle rivière.
Encore quelques heures et quelques villages, la vie fertile à nouveau par ici, avant de retrouver l’asphalte dure de la route, étrange sensation maintenant oubliée depuis dix jours déjà.
Leh n’est plus très loin. Un taxi dans la poussière de Hemis. Un retour étourdissant dans une réalité bruyante, et derrière nous, la Markha et sa vallée, abritée par des géants de roches. Un millier d’images qui résonnent dans nos corps fatigués, et dans nos cœurs gonflés de liberté. La sérénité malgré le tumulte de la ville, et le repos mérité au calme de notre retraite himalayenne.
Encore un mois à vivre le Ladakh, à se charger de sa force, de ses paysages et de ses gens.
Quatre jours sous le soleil brûlant du Ladakh pour écouter les enseignements du Dalaï-Lama.


Plus de 25’000 personnes qui chaque jour viendront s’assoir aux pieds de ce petit homme si important, délaissant leurs activités ou leur besogne pour s’imprégner de ses paroles. Ecouter le message simple d’une religion qui vit en chacun, à travers les générations. Des vieux cheminent chaque jours depuis des villages éloignés pour recevoir la bénédiction de celui qui incarne la foi, qui fait vivre l’espoir et la compassion.
L’événement en lui-même est une fête, tous s’en réjouissent, s’en sentent honorés. Les familles se réunissent et s’étalent sous des parapluies colorés. Des enfants courent entre les gens en riant pendant que les vieilles, les yeux mi-clos par la chaleur et la fatigue, égrainent à l’infini leurs colliers de prière.
Des trompettes résonnent pendant que la foule, les mains jointes devant les yeux, se lève. Un silence d’une puissance énorme s’installe. Un instant où le temps s’arrête, comme forcé au respect par une énergie divine.
Le sourire aux yeux, Tenzin Gyatso, XIVe Dalaï-Lama, s’avance vers son peuple les mains jointes. Un être à l’aura si belle et à l’esprit si clair. La foule s’incline devant cette personnification de l’espoir et de cette sagesse qui ne doit sous aucun prétexte disparaître.

Des heures bercées par les prières des moines et des nonnes, à se laisser absorber par les mots pendant que le soleil nous assomme.
Le rituel spirituel se déroule pas à pas, quatre matinées pour recevoir le message et méditer.
Une fois l’enseignement du jour transmis, les familles restent ensemble et partagent le repas. Un moment vivant, encore vibrant de ferveur et de respect.
Accueillis sous le parasol de nos hôtes, on goûte avec bonheur à ce festin amical.
Le ventre bien rempli, sac de vivres et parasol sur les jambes, on nous coince tous les trois à l’arrière de la petite voiture familiale, et on prend la route de notre maison d’accueil.
Des champs de blé encerclés par de jolis murets de pierre et des petits canaux qui se dispersent à travers de lumineuses forêts de bouleaux. Sanctuaire de stupas et drapeaux de prière. Maisons de terre recouvertes de chaux. Chiens errants et pourtant heureux sous un ciel drapé d’étoiles.
Le soleil se couche sur le fort de Leh, pendant que les lucioles battent timidement des ailes. Le souffle frais du vent prend maintenant toute la place dans cette fin de jour. Devant moi, le poil brillant, passe lentement un dzo. Imposante créature aux cornes menaçantes et au regard si profond. Le dzo parade en silence, amplifiant quelques instants la magie de l’endroit.

Une dernière soirée à trois sous la voûte tachetée du ciel pour se rappeler les moments partagés et pour se dire au revoir. Le trio se détache pour ne devenir plus qu’un duo et mon ami Bono rentre au pays.
Encore deux semaines dans le calme du jardin de notre famille d’accueil à prendre le temps, et à vivre au milieu des fleurs, sur fond de décors de montagne.
Deux semaines pour errer un peu dans les ruelles de la ville, parler aux marchands, jouer avec les enfants. Vivre Leh pendant ses festivités culturelles et assister dans la lumière de fin de jour à ses formidables match de polo.


Prendre le temps de s’échapper encore quelques heures de la ville et repartir à la découverte du Ladakh. Voir ses temples, découvrir quelques unes de ses terres, emplir ses yeux et son âme encore une fois. Boire le thé avec un moine dans sa pièce minuscule, et échanger, communiquer. Pénétrer dans des salles aux peintures ancestrales et s’agenouiller au pied de la statue de Padmasambhava.
Regarder des enfants qui jouent accrochés aux moulins à prière et rencontrer des vieux au regard rêveur qui laissent passer le temps.
Marcher sur le sable doré d’un champ de stupas alors que le soleil décline et gravir le fort de Shey qui se découpe dans le ciel bientôt crépusculaire. Jouer dans le claquement des drapeaux de prière encore une fois.


L’hiver approche vite, quelques jours à peine et nous quitterons Leh. En nous s’installe comme le pressentiment du manque de ce Ladakh qui nous emplit depuis sept semaines déjà. Quitter ce Ladakh magique et les esprits qui l’habitent, ce Ladakh qui nous aura accueilli et nourris d’une force unique.
Il faut nous presser et reprendre la route en direction du sud avant que la neige ne tombe, suivre pendant deux jours à nouveau cette piste au cœur du grand Himalaya.
Secoués pendant des heures à l’arrière d’un bus public, on franchit le premier col et les plaines poussiéreuses qui s’ensuivent. L’hiver presque installé a déposé un fin manteau de neige sur ce paysage grandiose et transformé. Je reconnais peu à peu la route et pense avec un peu d’angoisse à ses passages dangereux à venir.
Encore un jour de route sous une pluie glacée, à avoir le vertige derrière la buée de nos vitres. Le Rotang La, dernier col à franchir, est sur le point d’être bloqué par la neige. C’est de justesse que nous passerons ce jour-là.


Arriver à Manali sous la pluie, le corps meurtri par toutes ces heures de mauvaise route, et sentir pourtant encore la force de ces semaines au Ladakh.
Penser à ceux qu’on y a rencontrés, à ce que l’on y a vécu, à ce que l’on y a compris.
Installés sur notre petit balcon à l’abri de la pluie, on réalise peu à peu que le Ladakh et ses Juley!, salutations joyeuses, sont derrière nous, et que l’encens s’échappant des temples de Shiva ont maintenant remplacé les mantras.
Devant nous, deux mois de voyage dans le nord de l’Inde, jusqu’aux sources du Gange puis vers les montagnes du Népal.
Le cœur chargé du Ladakh libre, je retrace ma route depuis mon arrivée à Lhassa.
D’un côté, le Tibet et la justice violée d’un peuple oppressé qui vit entre l’exil et l’occupation de ses terres. Un peuple dont les pratiques spirituelles sont soit interdites, soit contrôlées. Un peuple qui s’efforce de survivre, malgré l’agression, la répression.
De l’autre, le Ladakh, vivant et vibrant de foi, dépendant d’un géant mais libre pourtant. L’image même de ce que pourrait être le Tibet si il n’avait pas été envahi par la force, mais intégré à la Chine avec respect.
Et je repense au petit homme, sur son fauteuil sacré, ce petit homme si vénéré, qui fait peur au Chinois.
Et je prie dans mon cœur pour que sa vie soit longue et que la liberté soit éternelle sur les montagnes du Ladakh.
“Un leader est l’un des éléments qui manque le plus dans la politique de transformation de la Chine. La source des leaders Hans eux-mêmes est presque complètement tarie. Des années durant, je les ai observés l’un après l’autre, à mesure de leur apparition sur la scène politique, dans l’espoir d’en voir un qui puisse éventuellement sortir la Chine de la crise. J’y ai finalement renoncé. Mes compatriotes Hans ne sont pas dépourvus d’excellents talents dans de nombreux domaines, mais la personne possédant toutes les qualifications n’est jamais apparue. Ce genre de personne n’est pas un seigneur de guerre dirigeant en despote un territoire, ni un fonctionnaire à l’aise dans les schémas et les astuces, pas plus qu’un rebelle qui se lance dans la révolte. Ce doit être un leader qui équilibre tout les facteurs, unit tous les temps, doté de charisme personnel et d’autorité spirituelle, accepté et admiré dans le monde entier, capable de mener la Chine vers l’achèvement de la mutation vers la liberté et la démocratie afin de créer une société nouvelle, et qui en même temps, n’utilise pas le pouvoir comme sa propriété personnelle. Bref, ce doit être un leader comme le Dalaï-lama.”
Wang Lixiong
Salut Muriel,
C’est toujours un vrai bonheur de te lire et d’admirer tes photos. Merci beaucoup pour ce partage.
Bonne continuation. Biz.
Thierry
Hello Muriel,
je te lis depuis notre campagne fribourgeoise et je voyage à travers tes récits qui me touchent…
je te remercie de nous faire partager autant d’émotions et me réjouis à chaque nouvelle étape…
une merveilleuse suite d’aventure à toi, pleine de lumières et de surprises encore et encore…
Bisous
Jean
Salut Muriel!
La façon dont tu écoutes et regardes le monde et dont tu écoutes tes besoins et tes envies, cet équilibre qui sonne juste me touche profondément.
Que ta route soit belle! Plein de pensées amicales t’accompagnent.
Claudine
quelle force, quelle puissance, quelle sérénité se dégage de ton histoire ma Mu. à la fois emplie de bons souvenirs de ce merveilleux été indien partagé avec mon amie et frôlée par le regret de ne pas avoir pu vivre encore plus avec toi, vous et tous ces êtres magnifiques croisés le long des crêtes.
en pensées avec toi et celui qui a encore la chance et l’honneur de t’accompagner le long de ce chemin tellement riche en émotions.
ta cat
Suuuuperrrrr
Bizous et revient nous entière.
Pense aux poney, pour mes petits enfants.
Quand tu veux pour les foto’s chez nous.
Willy le tonton politique
Tashi Delek Mu,
suis si heureuse de pouvoir vivre un peu de ce voyage grâce à toutes les merveilles que tu nous fait partager.
Merci et belle route en Inde et au Népal.
Bizzz
Anne
Chère Muriel
Merci de nous faire partager de si belle façon ta découverte du monde. Je suis sous le charme de ton récit, il m’emporte en imaginaire dans tes pas. Tes mots sont lumières et pluie d’étoiles (de Noël) dans notre hiver jurassien.
Joyeuses fêtes si loin mais si proche avec le coeur.
Marie-Vérène
[...] invite à lire le blog de voyage de ma cousine Muriel, en vadrouille entre la Sibérie et l’Inde pour un long voyage plein d’images (elle est photographe). De beaux articles émouvants [...]