Petit matin d’octobre sur Daramkot. Un peu comme un jour d’automne dans mes contrées jurassiennes lointaines.
Un village de l’Himashal Pradesh, flanqué sur les versants des montagnes, où la brume matinale se faufile partout et parfois s’installe pour de trop longues journées grises.
On découvre de petites habitations de pierre, au hasard des chemins que nous empruntons dans cette atmosphère de cocon percé de-ci de-là d’un rayon de lumière.
Qu’elles sont belles, ces maisons naines, construites sur deux étages minimalistes, où s’entassent des familles nombreuses. Dehors, c’est l’univers des biquettes, des buffles et des ânes gris.
Nos jours à Daramkot s’écoulent dans cet espace presque sans repères, dans cet horizon d’ombres en demi-tons, au fil de journées consacrées à la lecture, à l’écriture.
Quelques kilomètres plus bas, c’est Dharamsala et le Dalaï-Lama.
A présent loin du Ladakh, en terres indiennes et pourtant si près des Tibétains. Qu’est devenu ce peuple en exil? Qu’est donc ce nouveau Tibet?
Du haut d’une terrasse surplombant la ville, nous regardons tournoyer les aigles dans le soleil aveuglant.
On se demande quel est le prix que certains ont donné pour la liberté, et quelle est ici celle qu’ils ont pu trouver.
Trois générations pour l’histoire d’une société qui a dû se réorganiser, s’adapter sur une terre qui n’était pas la sienne mais que l’Inde de Nehru lui a donnée, à défaut de pouvoir tenir tête au Grand Timonier.
Il y a ces vieux qui se rappellent les rues de Lhassa sous les coups de feu, dévoilant des mains ou des pieds perdus dans le froid glacial des dangereuses traversées himalayennes tentées pour échapper au massacre perpétré par les soldats chinois.
Et puis il y a les suivants, ceux qui sont nés leurs parents alors à peine arrivés, encore en attente d’une justice à faire respecter. Ils savent et ils sentent eux aussi, choqués comme par hérédité. Ils sont loin de la Chine, mais ferment soigneusement à clef les portes grillagées de leurs maisons. Ils sont chez eux et prospèrent pourtant sur une terre de remplacement.
La dernière génération, elle, commence à s’affirmer dans une nouvelle identité. Elle intègre son histoire passée, ni de trop loin ni de trop près, et se concentre sur ce qu’elle a dans les mains. Cette jeunesse-là, bien que fière de sa culture tibétaine, ne se sent à présent pas pour autant moins indienne.
Dans les rues de McLeod Ganj et de Dharamsala, une agitation identique à celle d’autres petites ville touristiques de l’Inde, des marchands, des passants, des touristes, et le bruit infernal des klaxons qui ne s’arrête pas.
Il y a aussi les monastères et les statuettes de sel, les chemins de prière, les lamas, les mantras, les tankas peints avec des pigments de lumière.
Toute cette atmosphère de bouddhisme tibétain qui se mélange aux cris des singes dans ce petit automne indien…
Alors un autre Tibet, oui, mais sans bergers et troupeaux qui cheminent sur les hauts plateaux, sans l’altitude et le soleil de cette terre-là. Où sont les yaks, où sont les maisons de pierre et de chaux, où sont les montagnes qui se découpent dans le ciel sans fin?
Une foi et une religion sans frontières et sans barrières, oui, mais le Dalaï-lama reste pourtant toujours privé de son droit de se rendre au Potala.
On peut donner, accueillir et chercher à remplacer, mais il manque quelque chose d’essentiel à ce peuple, il lui manque sa terre.
Un voyage de nuit, transbahutée par les virages descendants jusque dans les plaines de l’Uttarakhand, l’estomac alourdi par l’huile de mauvais samosas. Un arrêt dans la nuit indienne, au milieu des déchets et des hommes qui dorment sous les étoiles. Au matin c’est le tumulte de l’Inde, les cris, les klaxons, la chaleur insoutenable, Rishikesh et le Gange.
Un pont suspendu au-dessus du fleuve sacré, ou s’empressent dans un mouvement coloré, étrangers et Indiens. Collision d’un scooter et d’un buffle sous le regard indifférent d’un couple de singes qui copulent ouvertement.
Incredible India!
La voilà cette Inde que j’aime et que j’attends.
Désordonnée et bruyante, elle vibre et le charme agit, malgré le bruit et la saleté.
Quelques jours pour faire la transition. Ici on honore Shiva, au milieu des épaisses fumées d’encens qui planent devant les temples. Sâdhus et mendiants attendent patiemment, leurs mains tendues, qu’on leur donne quelques pièces, un sourire, un salut.
Il y a les prières chantées qui résonnent, à chaque rue, il y a les guirlandes de fleurs et les poudres de couleurs, les femmes aux chevilles décorées qui marchent pieds nus sur leur chemin de pèlerinage, les vaches sacrées, et les vendeurs de flûtes enchantées.
Rishikesh et ses maisons aux murs décrépis par le temps et pourtant toujours autant de couleurs vibrantes. La trace du passé colonial au détour d’une église, inscrite par-ci par-là sur les façades, les colonnades.
Rishikesh et le Gange qui s’écoule puissamment, dans un mouvement immortel si profond, si présent. Le fleuve chargé de tant de sens, si respecté, divinisé.
Ils s’en inspirent, tous ces hommes qui viennent s’y laver, invoquant sa bénédiction en déposant sur ses eaux de lumineuses offrandes. Quelle magie s’opère ici entre ce peuple et cet esprit flottant qui tissent entre eux des liens si puissants?
Quelques grains de sucre soufflé, des pétales orange et une prière murmurée. La petite flamme s’éloigne dans le courant silencieux, et va s’en remettre entre les mains des dieux.
De Rishikesh, Pierre et moi ne garderons que l’appel puissant du Gange qui éveille en nous plus qu’une envie, un besoin de le revoir un peu plus loin. On quitte Rishikesh, ses ashrams et ses tours saintes, ses singes à longue queue grise qui sautent lourdement sur le toit des habitations dans un tonnerre de tôles ou une poussière de paille.
Et l’on remonte le fleuve un peu plus au nord, à quelques 60 kilomètres de là, pour découvrir Haridwar, ville sainte par excellence, qui rassemble en ce début 2010 des millions de fidèles pour la grande Khumba Mehla.
Des centaines de mètres de ghats où, descendant religieusement les marches, les pèlerins viendront déposer humblement présents et prières, avant de plonger leurs corps dans cette eau brunâtre et pourtant, si purifiante pour leurs âmes.
Haridwar nous accueille mais le Gange n’est pas là… La grande rivière est pour quelque temps détournée de son lit natal, des pelles mécaniques s’affairant à nettoyer celui-ci, car il faut bien qu’elle aussi se refasse une petite beauté!
Incredible India!
Nous voici foulant dans la poussière lumineuse de fin de jour les berges d’un flot immobile de cailloux, habitées de quelques statuettes sacrées aux membres brisés. Par-ci par-là de petites flaques épargnées, qui attendent patiemment le retour du courant, et dans lesquelles les femmes viennent battre leur linge pendant que les enfants s’éclaboussent joyeusement.
Il n’y a plus que quelques gouttes le long des ghats d’Haridwar et pourtant rien ne change. Ils sont encore des centaines, des milliers, à venir chaque jour et à marcher dans la chaleur du soleil indien, sur les cailloux mousseux, pour trouver une petite marre du liquide divin.
Haridwar sans le Gange, Haridwar malgré son vacarme incessant et sa crasse puante. Haridwar spirituelle et authentique. Ici pas de cours de yoga ni de massages pour touristes, pas de comédie, rien que l’Inde toute brute.
Cette Inde-là nous charme, nous séduit d’un coup de cœur. Il y règne une chaleur humaine malgré les odeurs, la place pour un dialogue malgré l’envahissement du bruit, les gens nous parlent, nous regardent, nous sourient, nous honorent.
Sur les façades, c’est le rose et le rouge qui se déclinent. En contrejour, quelques vaches mangeuses de cartons se découpent sur une ruelle où la vie s’agite bruyamment.
Marchands d’images saintes, couturiers, barbiers, bijoutiers, roulottes de fruits et vendeurs de chaussettes ou de casquettes, buveurs de chai, mendiants plaintifs, et toujours la lumière qui rend la couleur des choses, et des visages, un peu plus vive.
Une longue journée de bus sur les routes sinueuses qui nous emportent vers le nord, et l’on remonte le silencieux glissement du Gange. En route, quelques villes accrochées sur les versants tortueux de montagnes de plus en plus présentes. Dominos de petites habitations colorées, escaliers de ghats sacrés.
Et la route toujours plus haut, plus dangereuse aussi, longeant dans une fraîcheur grandissante de terribles précipices.
Il n’est pas loin de 17h et la pluie tombe sur Joshimath. Haridwar et son étouffante chaleur ont laissé place à cette petite ville de montagne à l’étrange atmosphère frontalière. Nous sommes tellement au nord que nous sommes presque de retour au Tibet…
Abrités dans une petite dhaba pour un plat de nouilles, on oublie les cafards qui grouillent, et on se laisse agréablement surprendre par ce brusque changement de cadre. A peine plus tard, au détour d’une échoppe, mon regard est attiré brusquement par un dessin que je connais, quelque chose qui vient de chez moi. Ce n’est autre qu’un sac plastifié aux couleurs de la Migros, où le logo «maïzena» se duplique à gogo. Un excédent d’emballage fabriqué en Chine pour la Suisse, recyclé et écoulé discrètement chez son voisin indien?
Incredible Switzerland!
Le jour suivant, on s’entasse à l’arrière d’une jeep qui, sous une pluie fine, remonte une piste au milieu des débordements de ruisseaux et des éboulements de roche. Une quarantaine de kilomètres pour arriver à Badrinath dans un brouillard cru, tellement prenant qu’il en devient presque envoûtant.
Quelques ruelles dans cette atmosphère humide et on retrousse ses mitaines pour un thali mangé à pleine main. On rigole avec ces Indiens venus des villes du sud, tout trempés dans leur sari d’été, emmitouflés dans de belles couvertures de laine et coiffés de superbes bonnets colorés.
Le voici encore ici, ce peuple, dans ses montagnes froides, répondant au merveilleux appel de la foi, en pèlerinage sur les terres mythologiques du Mahabarratha.
Il est 3h du matin quand la voix d’une femme retentit dans la nuit mouillée de Badrinath. Pelotonnés dans nos sacs de couchage, on ouvre un œil, une fenêtre, et on observe les paupières encore tout collées, la vibrante attraction de sa prière.
De l’autre côté de la rivière, au pied d’une puissante pyramide de crêtes enneigées, le temple de Vishnu palpite de vert au milieu des volutes de fumées des sources chaudes.
Les minutes s’écoulent et les fidèles se réveillent, enroulent leurs écharpes et mettent leurs pèlerines. Ils s’en vont dans la nuit humide, pour se recueillir, prier, se purifier dans les eaux sacrées.
On se réveille un peu groggy, tout transpercés par cette moiteur froide, mais sous le charme religieux et mystérieux de ce nouveau cadre.
Une courte promenade jusqu’au prochain village nous amène à rencontrer quelques paysans qui portent des gros ballots de bois, ou des corbeilles de patates que leurs collègues, les mains encore enfoncées dans la terre à moitié gelée, récoltent avant que les premières neiges ne se mettent à tomber.
Le soleil brille sur les toits d’ardoises de Mana, le dernier village avant le Tibet. On remonte le petit sentier, encore un peu plus loin, à peine plus haut.
Quelques touristes euphoriques se tirent le portrait à tour de rôle devant une minuscule échoppe; on s’approche, on questionne: «The last tea shop of India!»
Et pourquoi pas aller voir un poil plus loin, clandestinement?
Une route silencieuse dans le grondement puissant du vent, quelques kilomètres à marcher main dans la main alors que le soleil descend, et cet horizon mystérieux fixé par nos yeux. Encore quelques minutes jusqu’au prochain virage, et puis encore juste le suivant, et encore un seulement, histoire de voir si par hasard, on ne pourrait pas le voir quand même de loin, ce sacré Tibet.
Mais le jour se couche et on se résigne à rebrousser chemin.
Cramponnés à l’arrière d’un camion chargé de sable, on la regarde s’éloigner à nouveau, cette frontière infranchissable.
Une nuit glaciale improvisée sous le toit d’une famille locale, on regarde les étoiles en écoutant, émerveillés, les histoires mystiques qu’on nous raconte.
Car ici, quelque part plus loin vers l’ouest, c’est le domaine des dieux. Badrinath n’est autre que la dernière ville où se réfugièrent les Pandavas avant de reprendre leur voyage vers le ciel.
Le vieil homme nous tente et nous charme: pourquoi ne pas aller avec lui visiter ces terres et remonter jusqu’à la véritable source du Gange en Inde, au pied du Gangotri?
On s’endort réchauffés par les plumes en se laissant aller aux rêves, sept jours de marche, peut-être, alors qu’on ne s’y attendait pas…
Les aurores avec la lune en point de mire, on chemine une petite heure sur les traces de ces divines vallées, notre curiosité à présent émoustillée par les récits de la veille.
Une cascade sacrée se jette sur nos pas, et signale comme l’entrée d’un domaine qu’on ne franchit pas comme ça. Devant nous, un sommet marque l’horizon. On ne fait que guigner par le trou de la serrure. C’est indéniable, il y a quelque chose d’extraordinaire par là-bas.
Mais nous ne pourrons aller jusqu’à glacier de Gangotri cette fois-ci, car si l’on veut remonter jusqu’aux véritables sources du Gange, il faudra encore traverser une frontière, aller jusqu’au Kailash, retourner au Tibet.
De retour au village, la femme de Heera prépare le chai, quelques heures à peine et nous sommes déjà liés. On quitte Mana, transformés par ce que l’on y a découvert, séduits par l’idée d’y revenir, un jour peut-être…
Un bref passage par Joshimath et ses terribles coups de klaxons, et on reprend la route pour une nouvelle destination.
Les courbes des montagnes se calment, les campagnes se colorent peu à peu.
Deux jours de trajet sur les routes chaudes de l’est de l’Uttarakhand, à la frontière du Népal, pour rejoindre Almora et ses somptueux panoramas.
On arrive dans l’effervescence d’une fin de journée, accueillis par les coups de klaxons stridents, étourdis par les couleurs des étals d’un marché qui nous ballotte dans son infernal mouvement.
Le froid de Badrinath s’est emparé de moi, et les oreilles bourdonnantes j’appelle de mes vœux un endroit où me reposer. On cherche un moment, encombrés par nos sacs, mais la ville semble être dépourvue d’hôtel. On cherche encore, on finira bien par trouver.
Quelques marches à franchir avec peine, une grille joliment décorée, un panneau, une enseigne, oui, c’est bien un hôtel. Kailash, qu’il s’appelle…
Qu’elle est belle, cette providence.
Un vieillard se dessine en contrejour, et souligne son regard lumineux d’un large sourire. Il nous fait signe, nous invite. Une petite terrasse jonchée de tout un bric-à-brac, dévoilant par-ci par-là de petits objets mystérieux, de petits trésors. Une poupée délavée, un bouquet de fleurs, une bougie, un portrait de Gandhi.
Clopin-clopant, le petit vieux nous entraîne joyeusement pour nous montrer sa plus belle chambre, une suite nuptiale, qu’il nous dit. «You have to dance to her tune», dit-il, le regard malicieux, à mon compagnon.
La pièce se dévoile fièrement dans un grincement de porte: un cocon rose à la peinture parfois moisie, où trônent sobrement quelques babioles, dans une alcôve, sur une table, et qui animent l’espace d’un je ne sais quoi de chaleureux, de lumineux.
Le petit homme demande peut-être un peu trop cher, mais une petite voix nous avertit que sa présence à lui n’a pas de prix.
Jawaharlal Sha est presque centenaire; assis dans un rayon de lumière, il raconte son pays, il raconte l’Inde de Gandhi et de Nehru. Il chuchote des histoires chargées de secrets, de l’importance de la vie, de messages qu’il lance sous forme de questions en points de suspension…
D’un œil encore fiévreux, j’observe de loin le grand-père qui murmure à Pierre, du bout des lèvres, des phrases que je ne déchiffre pas. Le dialogue de deux êtres qui se donnent dans une philosophie commune, l’écoute et le temps d’un échange important.
La parole d’un vieux sage entendue par un jeune poète…
Le regard encore empli d’émotion, il se retire silencieusement, et retourne à ses pensées solitaires.
Nous ne resterons que quelques jours à Almora, dans le petit palais vieillot de Jawaharlal Sha, râlant trop souvent contre la tuyauterie millénaire, les coupures de courant, et cette humidité perfide qui m’empêche de guérir.
Il me faut de l’air, un cadre de repos où je peux reprendre des forces.
Une poignée de kilomètres plus loin, sur la crête d’une haute colline, Kasar Devi et ses forêts de pins.
La bourgade dessine sur ses versants des terrasses verdoyantes, où quelques paysannes agitent une faux ou jettent un caillou pour faire fuir des singes voyous.
Un espace géant étalant dans un mouvement puissant une multitude de petites montagnes aux arêtes délicates.
Au loin, là-bas vers le nord, une barrière de neiges himalayennes. Le Trisul et le Nanda Devi, tous deux à plus de 7000 m d’altitude.
Les paillettes de mica volètent par milliers, étincelantes de lumière sur la terre ocre foulée par nos pas. Par ici une forêt de grands pins couronnés d’épines, et là des milliers de cloches sacrées, carillonnant dans la lumière du soir.
On s’installe quelques jours sous le toit d’une chaleureuse famille et on se laisse vivre en se gorgeant de ce panorama divin. On respire à nouveau, enfin.
Un petit homme apparaît au coin de notre porte, discrètement appuyé sur sa canne, il s’approche et se présente: un paysan du hameau voisin. Un chais, une cigarette, et une visite qui se décide pour le lendemain.
Au matin, le vieux se presse de nous ouvrir le chemin. Il galope le long des cultures et sautille d’une terrasse à l’autre, donnant par endroits un coup de canne pour écarter les broussailles.
On traverse quelques cours où les récoltes, étalées aux pieds de petites maisons blanches, sèchent dans la chaleur du soleil qui cogne.
Arrivés à son humble demeure, notre hôte nous paraît soudain mal à l’aise, gêné à la vue de sa propre misère. Sa femme en guenilles nous accueille d’un sourire édenté, et portant contre son flanc le plus jeune enfant du clan, elle nous offre le thé.
A l’étage de la maisonnette, quelques paires d’yeux malicieux nous épient en riant; le reste de la famille, frères et enfants.
Il y a aussi l’énorme buffle, fier de ses manières, qui renifle de sa truffe baveuse les nouveaux arrivants. Il y a les poules, les biquettes, des écolières qui passent, ou des femmes rentrant des champs, chargées de lourds ballots de paille.
Quelques heures de cette journée passées à l’ombre de la petite ferme indienne, regardant notre ami paysan travailler silencieusement, s’arrêtant parfois pour voler une cigarette, et tenter un mot dans une langue qu’il ne connaît qu’à peine.
Ses yeux empreints d’amour et de tristesse se posent parfois sur sa cadette, Anji, qui dans une agitation de fillette, fait comme les grands. Sans faire semblant, elle nettoie, elle secoue, elle range et s’occupe des bêtes.
Il pense à l’avenir de sa petite Cendrillon indienne, sans riche prince, ni somptueux palais.
Au moment de partir, il y a comme quelque chose d’étrange qui flotte sur le visage du petit homme, un regard qui ravale sa honte, et qui attend ouvertement un geste d’aide. Il ne demande pas, il insiste, il implore.
Quelques centaines de roupies pour aider cet homme, et pour le remercier de son accueil. Un geste facile qui ne change pourtant pas la donne. L’Uttarakhand, fondé en 2001 après avoir été séparé de la province voisine, l’Uttar Pradesh, reste l’Etat le plus pauvre d’Inde.
Ramesh aux oreilles poilues ne dit rien, mais joignant les mains devant son regard chargé de larmes, il sourit en tremblant.
Encore quelques jours entre la campagne de Kasar Devi et le tumulte des ruelles d’Almora. Quelques dernières images de ses maisonnettes colorées, encore le portrait du vieux sâdhu chez qui nous avons coutume de prendre le thé, un clin d’œil à notre ami Andy le routard, un adieu au Kailash et un poème à Jawaharlal Sha.
La route nous reprend comme moi j’ai repris des forces et c’est vers l’est que nous nous rendons.
Une traversée de frontière à la lampe frontale, on chante comme des fous le plaisir d’être de retour au Népal.
Il fait peut-être déjà nuit, les ombres ne sont peut-être pas détaillées, les visages qu’à moitié éclairés, mais il y a un petit quelque chose, une pointe de malice, une attitude espiègle, une atmosphère taquine qui émane à l’évidence de la différence avec les deux grandes sœurs voisines, l’Inde et la Chine.
Une courte nuit à se battre avec les moustiques et nous traversons à vive allure le si joli Terai. On trace une ligne à travers cette vaste jungle, enjambant des rivières bordées de crocodiles, et stoppés parfois par des barrages d’enfants, chantant, dansant, riant, jusqu’à ce que le conducteur lance suffisamment de billets, ou de sourires.
Une longue journée à la conduite sportive et puis Katmandu, enfin.
Si calme et agréable pendant la mousson de juillet, Katmandu me semble à présent bruyante et sale dans sa poussière de capitale. Un nouveau séjour sous le toit de la Yellow House, à lutter contre la mauvaise grippe de Pierre, et à taper des milliers de signes pour décrire la trajectoire de nos derniers mois de voyage.
Trop de jours à suer la fièvre ou les chapitres, alors sitôt les forces reprises et les écritures bouclées, on allège les sacs et on repart en direction de Pokhara!
Lakeside nous reçoit dans un scintillement de vaguelettes. Loin des pluies torrentielles de juillet, l’atmosphère se fait maintenant coquette. La grande chaîne des Annapurnas se déploie dans le décor à présent dégagé des lourds nuages de la mousson népalaise et le ciel se reflète sur les eaux tranquilles du lac Phewa.
On retrouve avec plaisir les balades sur ses berges, à regarder les barques glisser sur des lignes mouvantes, ou les aigles tracer des cercles dans la profondeur des airs.
Une touche exotique sur cet air de Suisse: les vendeurs de bijoux, les roulottes de fruits, les marchandes tibétaines, les temples de Shiva. Il y a les moustiques et les cafards, les buffles qui font trempette, les interminables discussions de marchandage et les vélos qui perdent les pédales.
Il y a aussi les retrouvailles avec des amitiés esquissées lors de mon premier passage, Sumitra et sa famille, Lobsang et son histoire.
Quelques jours à ramer pour finir les préparatifs de notre prochaine grande randonnée, obtention de permis et autre prolongation de visa.
Les chaussures de marche frétillantes d’impatience, nous nous lançons le 6 novembre sur la route des Annapurnas.
Dix-huit jours de marche à esquisser une ronde en suivant la trace qui mène jusqu’au ThorungLa, puis redescendre le Mustang, et suivre le cours de la Khali Gandaki.
Une première série de jours à forcer les kilomètres, à traverser des cultures en terrasses verdoyantes, à remonter le dénivelé de la rivière, à emprunter des ponts suspendus, passant d’une rive à l’autre, en suivant des chemins de terre qui deviennent peu à peu sentiers de pierre.
On traverse des villages aux noms marqués de cette belle essence montagnarde, Timang, Bhratang, Manang, Ghusang, ou d’autres qui nous accueillent dans la douceur de leurs auberges, Kagbeni, Kalopani, Tatopani.
De champs de bambou en forêt de pins, de journées chaudes en nuits glaciales, de vert en brun, de gris en blanc, la nature d’altitude s’impose.
Une semaine pour pénétrer le cœur de cette chaîne de montagnes, rencontrer au fil de la marche ces majestueux sommets et tourner autour de leurs faces. Des jours et des arrêts pour déplier la carte en jubilant, pointer du doigt, citer les noms, calculer les altitudes, comprendre les courbes de niveaux et donner les directions.
Quelques jours à peine pour retrouver cette atmosphère himalayenne, revoir les visages marqués par la force du vent, du froid, du soleil, et sentir la foi qui vibre dans les yeux, qui se pose sur les sourires, qui sort des cœurs. Au fil des villages, on tourne les moulins de prière, on regarde le vent claquer dans les guirlandes de drapeaux, pendant que le ciel surveille dans un brassage de nuages galopant l’avancée de notre pèlerinage.
Chaque jour le même petit rituel et le sac chargé de l’essentiel, on avance, laissant le rythme nous inspirer. On se laisse le temps des feux de bois, papotant au fil de rencontres, une vieille ici, un groupe de porteurs là.
Le soir venu, au bord d’une soupe, ou d’un plat de patates et de fromage, on ouvre encore la carte et on retrace l’effort, le corps fatigué mais la tête chargée de force et de belles images.
Sans même une douche froide, on s’endort bercés par le chant du vent dans nos grosses chenilles de plumes.
Il y a les matins où les paroles se gèlent dans l’air, les bonnets qui ne se détachent plus de nos têtes, il y a le brouillard et les nuages qui planent, il y a la neige aussi, qui dans un geste généreux tombe sous nos yeux.
L’altitude se fait élevée, transformant cet espace géant en contraste de noir et de blanc. Le ciel s’ouvre, mer lumineuse sur cet univers de roc, et joue à lancer des rubans de mousse qui ondulent sur la pointe des divines montagnes.
Absorbée par tant de grandeur, tant d’espace, tant de blancheur, j’ai le cœur qui frappe et l’âme qui vacille, comme soufflée par une énergie invisible qui joue sur la sensibilité et force le respect jusqu’à l’angoisse.
Une nuit plus dure que les autres à presque 5000 mètres d’altitude avec la nausée accrochée au ventre, la tête trop lourde et la peur de ne pas y arriver.
La lampe frontale pour guider une marche escarpée, on entame l’ascension vers le col avant que les étoiles ne s’en aillent voir ailleurs. Les doigts font mal, les pieds glissent, mais même péniblement, les mètres s’enchaînent. Le rythme dicté par un souffle qui tend à se faire court, on cherche à installer la force du calme en alignant les pas vers le haut.
De glace, les pas se font de neige profonde. Le jour s’est levé et avec lui le vent qui gifle nos visages, empaillette nos yeux, et bloque par rafales l’avancée de notre trace.
Il se lâche et compose les dunes de cet espace de neige en une infinité de crêtes scintillantes, déplaçant dans un geste vif des nuages de poudre blanche.
Il n’est pas tard mais pourtant les heures sont assez longues. Encore quelques centaines de mètres à garder l’équilibre, concentrée sur les pas de Pierre qui forment devant moi les marches de cette ascension si forte.
La nausée n’existe plus, la tête peut frapper, les doigts faire mal, le souffle se couper, le vent souffler trop fort et le soleil brûler encore. Plus rien ne compte hormis les larmes qui coulent hors de mon cœur; je suis touchée par la grâce des éléments qui font lâcher prise, et oublier tout le reste…
Une main guide la mienne et m’aide à porter mon corps jusqu’au sommet du col pendant que le vent orchestre un tonnerre d’applaudissements joué par les drapeaux de prière.
Les jambes tremblantes et les yeux brûlants, nous franchissons ensemble le ThorungLa.
Il y aura encore les jours pour redescendre vers les plaines, tournant toujours autour des grands sommets aux formes rondes et coupantes. Encore des matins froids et des journées à marcher contre le vent qui s’engouffre dans la vallée de la Khali Gandaki, bouffant la poussière brassée par les bourrasques de ce vent qui ne semble jamais vouloir se reposer.
Des villages encore, tantôt groupements de maisons blanches aux toits couvert de bois, tantôt enfilades de bâtisses éparpillées au long de la trace qui quitte le sud du Mustang et nous ramène en direction de Pokhara.
Dix-huit jours de marche pour apprendre à faire avec les limites du corps, les genoux rouillés, le dos tendu, le ventre noué. Des jours où l’on avance quand même car l’appel nous prend et que l’envie est plus forte, mais où les pas sont guidés par l’humilité. On apprend à relâcher, à écouter, soutenu par la beauté du cadre qui nous berce et nous porte.
Dix-huit jours à marcher dans nos jolies chaussures à côté des porteurs, vêtus de moins que de l’essentiel, pliant sous la charge des autres. Des êtres issus de cette nature qui tracent la voie comme des bêtes de somme, rendant possible les rêves des hommes.
Dix-huit jours de marche également pour se rendre compte de la marque profonde d’une culture sur l’autre, et sentir malheureusement trop souvent au long du chemin de ces jours que l’échange avec les populations locales est comme perverti des suites d’un tourisme qui ne donne pas toujours le bon exemple ou la meilleure image.
Notre grande randonnée nous aura porté jusqu’à 5450 mètres, libérant les espaces pour remplir nos têtes d’images, mais elle nous aura aussi ouvert les yeux sur les tendances de deux cultures qui se rencontrent, mais ne prennent que trop rarement le temps de se comprendre.
De retour à Pokhara on ne se concentrera plus que sur ce que le Népal nous offre vraiment, l’amitié.
Des repas et des rires chez Sumitra, qui se serre contre nous avec la pureté d’un amour angélique. Elle est triste, mon amie népalaise, de devoir me laisser partir à peine après m’avoir rencontrée, elle ne sait presque rien de moi ou de la vie qui m’attend, et pourtant elle me défie avec ses yeux chargés de larmes qui imposent la promesse: «Never forget me…!»
Non Sumitra, je n’oublierai ni toi ni tes sourires, ni tes cadeaux ni ta chaleur, car tu resteras pour moi ce que j’aime le plus du Népal: une essence pure et vivante.
De même nous ne pourrons oublier Lobsang et l’histoire qu’elle représente, sa bouche en cul de poule qui nous bénit de ses «Nunché», sa maison et ses petits déjeuners de roi, ses chemins de prière, sa malice, son amour, la protection qu’elle déposera de multiples fois autour de nos cou et de nos bras.
De retour à Katmandou, la nostalgie d’avoir quitté Pokhara nous prend plus profondément que celle de quitter très prochainement le Népal.
Ce petit pays, coincé entre deux géants grandissants, nous laissera un goût d’inquiétude, marquée par l’énergie dissipée d’un gouvernement instable qui bataille comme il le peut contre des mouvements de beaux parleurs revendicateurs.
Frappée par une nouvelle fièvre, je ne trouverai même pas la force de dire adieu à la capitale. Quelques jours à peine pour trouver le courage de reprendre la route. Six jours de voyage non stop, pour rejoindre Hampi et le sud de l’Inde, une folle traversée en multiples diagonales au cœur de cette incredible India!…



























Muriel,
comme j’aime ainsi voyager grâce à toi,retrouver des ambiances ou des lieux,en découvrir d’autres, me laisser charmer par ta poésie et ta belle langue…merci ! et peut être à une fois autour ou sur un futon ! bon retour irène (shiatsu
amie de Marie)
Salut Mu,
Superbes tes photos, tes textes…quel beau voyage tu as fait. J’ai aussi pu apprécier des paysages et parfois même des émotions connues…
Gros becs !
Armellina ***