Ma première rencontre avec Lobsang s’est faite au retour d’une ballade en pleine mousson népalaise. Mon pantalon était plein de ces petits épis piquants que l’on ramasse sans s’en rendre compte en traversant les champs de hautes herbes et j’étais d’une humeur massacrante après avoir passé trop d’heures sous une canicule assommante qui promettait une pluie qui ne venait pas.
Lobsang m’interpella à un moment où mon habituelle jovialité se trouvait un peu limitée; moite de sueur et agressée par des nuées étouffantes de petits moustiques, j’avais hâte de retrouver la terrasse de ma chambre pour m’avachir dans un fauteuil en rotin avec une bière fraîche à la main.
« Hello young lady! maybe you have some time to see my handycrafts? »
J’avais sorti un « no, sorry! » catégorique et un peu automatique avant de tourner la tête pour poser un sourire sur ce petit bout de femme d’un mètre cinquante à peine.
Difficile de résister très longtemps à ce visage rond ni à ce regard plein de lumière.
Le fait qu’elle soit tibétaine m’avait fait ralentir un peu le pas. J’arrivais juste de plus de deux mois passés en Chine, irritée et révoltée à souhait par ce que j’y avais vu, n’ayant pu vivre le Tibet comme je l’aurais voulu.
Un échange complice de quelques bonnes insultes à l’intention de ce pays qui a envahit le sien s’installa. Ce fut comme un bon décompresseur à mon agacement du jour, un clin d’œil évident du destin qui avait mis cette femme sur mon chemin afin de me rappeler que le temps est quelque chose qui se prend.
A trois reprises elle éjecte une petite goutte de thé du bout de son index et chuchote quelque prière pleine de mystère.
Le temps d’un chai pour une vie en résumé. Ayant traversé l’Himalaya dans le ventre de sa mère en exil, elle ne sait pas vraiment quand elle est née, puisqu’elle n’a personne depuis presque toujours.
Orpheline déracinée, elle a construit sa vie comme elle a pu, comme on le lui a permis, et elle a survécu. Avec les femmes de son village, elle rassemble de petits objets d’artisanat tibétain qu’elles iront vendre sur les berges du Phewa Tal. Leurs sacs à dos pleins de trésors, chacune dans leur coin, elles alpaguent les touristes afin de nourrir leurs lendemains.
Lobsang vit dans une petite maison de 16 mètres carré dans un camp de réfugiés, une pièce à elle, enfin.
A passé quarante ans, elle se demande bien qui restera près d’elle quand elle sera trop vieille, car elle n’a ni enfant, ni compagnon.
Lobsang raconte son pays et son peuple, sa foi et ses peurs.
Construire une existence en urgence sur une terre d’accueil et ne voir son pays que de loin. Réaliser qu’il est occupé, ravagé mais qu’il n’a pas totalement disparu. S’efforcer de le faire vivre en soi, car la résistance tibétaine a toujours pris appui sur la foi. Manifester pour la liberté et contre le mensonge, recevoir les coups d’une milice népalaise qui cautionne l’atrocité. Un bras en écharpe et un sac maintenant impossible à porter. Pas de bracelets vendus, et plus de quoi se faire un repas.
Ses yeux en amandes, bordés de petites rides, se plongent dans les miens. Que répondre à ses questions? Je ne peux lui donner que mon affection, ma compassion.
« Never give up, no matter what is going on around you …»
Des larmes de pureté s’échappent de son regard. Elle me dit « Thank you, young lady».
Trois mois plus tard, j’aurai vu Dharamsala et le Dalaï-lama. Lobsang, elle, est toujours à Pokara.
Revenir jusqu’ici pour revoir les montagnes, mais aussi pour la retrouver. Passer quelques heures encore avec elle, lui raconter. Lobsang et sa carte de réfugié n’iront peut-être jamais jusqu’en Inde, et malheureusement certainement pas au Tibet.
Huit mois de voyage pour rencontrer une foi incarnée dans une existence qui n’a pas eu le choix. Pas d’éducation, mais une force et une intelligence transmises par une religion qui fait vivre l’espoir. Lobsang n’est peut-être pas la plus pauvre, peut-être pas la plus seule, mais Lobsang me touche et justifie rien qu’à elle tout le chemin que j’aurai parcouru jusque-là.







Version originale de l’article “Voyage en Images” paru début mars dans le premier numéro de “George” (www.georgemag.ch).
Coucou Muriel!
C’est Raphaële, la française rencontrée au Kirghizstan.
Je faisais juste un petit tour sur ton blog pour voir ce que tu devenais, apparemment, tu as autre chose à faire qu’écrire de longs posts (je comprend). Dis moi où tu es à l’occasion, ça m’amuserait!
Je suis depuis un an à Lyon, je poursuis mes études. L’idée est de partir en janvier prochain pour un an et demi.
Bref
Bonne route comme on dit, et à bientôt!
Raphaële