Village frontière alors que s’échappe la nuit. Encore une petite heure à attendre dans la fatigue que l’Inde nous ouvre ses portes. Un de ces moments où l’on se bat contre les moustiques insomniaques autant que contre le sommeil et où le chai réchauffe le corps et détend les membres endoloris. Derrière nous, huit heures de bus, à quitter le Népal par l’Est.
Marcher dans la poussière en longeant des caravanes de camions, le sac trop lourd et les jambes trop faibles.
Passeport tamponné. Et marcher encore, jusqu’à la deuxième frontière, accompagnés par le jour qui se lève.
Un globe rougeoyant qui glisse vers le haut au fil de nos pas et la sensation de cette atmosphère unique qui ne se décrit pas, incredible India!
Et les larmes qui roulent sur mes joues, chargées de l’émotion de ces jours de voyage et de fatigue, intense mélange de moments partagés et de profondes réflexions.
Devant nous encore trois jours de route jusqu’à Hampi et la promesse de semaines tranquilles. Mais avant ça, il faudra traverser le Bihar pour rejoindre la capitale de la province, Patna, une cité poubelle rongée par la pauvreté et la corruption, reflet véritable de la plaie infectée de l’Inde. On marche dans une atmosphère puante sur des trottoirs d’ordures compressées, agressés par le bruit et l’attitude malveillante des gens. Devant la gare, toute une foule en attente, assise pour quelques heures sur l’esplanade devenue un immonde pissoir géant.
On trouve refuge dans la salle de repos à l’étage supérieur et on s’allonge sur le sol pour quelques courtes heures de sommeil avant d’embarquer à destination de Bombay. Le reste de la nuit sera paisible, ballottés sur notre couche par les mouvements saccadés du train.
Au matin, nous arrivons lentement aux portes de Mumbai, et pénétrant peu à peu ses banlieues de bidonvilles qui s’étendent sous nos yeux pendant une heure, nous atteignons finalement le cœur de la ville et ses superbes bâtiments, reliques de la grande période de colonisation. Une belle représentation de la richesse et de la misère qui vit côte à côte dans cette société indienne en pleine transformation. Les grandes enseignes trônant dans les arcades de cette vieille architecture anglaise narguent le petit peuple qui continue, le sourire aux lèvres, à vivre dans la crasse de ses petites échoppes.
Le soleil brille sur Mumbai et la bonne humeur réjouit nos cœurs car ont lieu ici de nouvelles retrouvailles avec notre ami Fred, qui poursuivra avec nous pendant quelques semaines route et aventure vers l’est.
Quelques heures avant le train pour Goa, juste le temps de réaliser une mission poste pour envoyer au pays nos affaires d’hiver. Les pigeons volent au-dessus du petit office en plein air et les taxis tournent en répandant de joyeux coup de klaxons.
Notre première rencontre avec Bombay est courte mais elle est de bon effet.
Quelques heures d’attente avant le train qui nous emmènera tous les trois vers Goa, dans une ambiance si différente de Patna.
Et c’est une bien mauvaise surprise qui nous attend pour notre troisième nuit de voyage, car ressentant déjà suffisamment de lassitude après les 1600 kilomètres parcourus depuis Katmandou, nous apprenons que nous n’aurons que deux couchettes pour trois, et qu’il nous faudra nous contraindre à en partager une à la méthode indienne…
On a beau s’aimer très fort, on passera les heures suivantes à jouer au Tetris avec nos corps, en cherchant la combinaison la plus confortable pour les deux pièces uniques de notre puzzle humain. La nuit est mouvementée et on se fait rabrouer par des didis citadines offusquées par le ramdam provoqué par ces étrangers. Vif contraste avec nos heures ferroviaires précédentes où le petit peuple mange et dort à même le sol, pendant que les vendeurs de chai arpentent les compartiments et que les mendiants chantent ou implorent d’une main marquée par la vie quelques roupies pour leur prochain repas.
Une nuit pénible mais au matin la perspective de nous savoir bientôt arrivés, enfin. Il nous reste une journée de bus à bifurquer vers l’est pour rejoindre le centre de l’Inde et du Karnataka. On traverse des campagnes plates, où alternent au fil des kilomètres des cultures de piment et de coton, ponctuant de rouge et de blanc la terre brune qui s’assèche sous le lourd soleil de novembre. La piste est mauvaise, et notre bus bien vieux. Les heures sont longues, à supporter l’excès de notre fatigue, bousculés par les irrégularités de la route. Parfois on se fait projeter en l’air si violemment que rien n’amortit la secousse, et le dos et les fesses encaissent douloureusement le choc. Fred, le pauvre, s’y brisera même une côte.
La journée passe lentement au fil des bosses, jusqu’à ce que l’on puisse se dire que l’arrivée est proche; plus qu’une dizaine de kilomètres avant Hospet, ville voisine de notre si désirée Hampi. Seulement les imprévus du voyage en rajoutent une couche, et nous devrons attendre encore quatre heures à progresser péniblement dans les bouchons provoqués à la périphérie de la cité par l’industrie des carrières et leurs milliers de camions.
Il est presque minuit quand nous atteignons la ville, et pas loin de deux heures du matin quand, après un succulent plat de pâtes, nous nous étendons pour une bonne nuit de sommeil dans un vrai lit, enfin.
La Cité des ruines, bordée d’un côté par la rivière Tungabhadra et protégée par d’imposantes collines, s’offre à nous le matin suivant. Au-delà et à perte de vue, des champs de rochers sublimes, boules géantes de granit modelées au fil des temps.
On parcourt quelques ruelles, on bifurque au carrefour d’une échoppe et devant nous, au milieu d’un éclatement de couleurs, de fruits et de fleurs, se dresse une architecture unique, mélange brillant de style hindou et islamique.
Une fumée de bouquets d’encens s’échappe d’une porte, des dessins sacrés colorés se dessinent au pied d’une entrée.
Il y a des marchandes de bananes et d’offrandes, des tailleurs, des vendeurs, et des mendiants qui s’agitent, hélant sans fin les nombreux pèlerins, venant les pieds nus, s’emplir et se recueillir dans ce lieu saint.
La cité vibre de foi au milieu des cris des singes qui sautent de toit en toit et des vaches qui broutent n’importe quoi.
Au centre de la ville, le temple principal, le somptueux Virupakasha et sa tour magistrale. Des milliers de sculptures finement réalisées ornent les murs et les piliers, emplissant l’atmosphère mystérieuse d’un silence magique. Tant de regards immobiles, de formes subtiles, singes, éléphants et nagas, figés dans la pierre, racontant l’histoire du grand empire Vijayanagara.
La vie pulse autour des temples centenaires, ici on prie, on travaille, on s’endort, on sourit, on vit, on grandit. C’est une cité à ciel ouvert où défilent chaque jours des centaines d’âmes fidèles, venues jusque-là pour honorer leurs dieux, alors que d’autres ont investi les ruines de ces bâtisses mythiques. A l’ombre des grandes colonnades, des familles ont construit leur petit univers, ponctuant de couleurs la vieille ville de pierre.
De cette alchimie fantastique, des gestes sacrés mélangés à ceux du quotidien, filtre une poésie de contes anciens. On traverse la ville, comme transportés à l’intérieur d’un spectacle sans fin, happés de-ci de-là par la beauté et la magie de cet univers indien.
On se laisse aller au hasard des ruelles, on boit un chai, notre petit rituel.
On prend le pas des passants pour sortir du cœur de la ville, et on les suit, le nôtre bienheureux et confiant.
Peu à peu un somptueux décor lunaire se dévoile, au devant duquel s’écoulent tranquillement les eaux de la Tungabhadra.
Ici aussi, le peuple s’imprègne et se recueille, se lavant religieusement et s’aspergeant gaiement dans les eaux de la grande rivière brune. C’est un festival de couleurs qui se découpent en bandes géantes à travers les rayons du soleil. Saris séchant au vent dans une lumière de miel.
L’envoûtement est total, l’endroit est sublime. On traverse jusqu’à l’autre rive à l’aide d’un petit bateau à moteur, où s’entassent maladroitement autant de touristes que d’indigènes. La course est un peu chère, mais le capitaine détient le monopole.
De l’autre côté, une rue à peine passée, et c’est la campagne superbe du Karnataka.
Il y a des champs de rizières gorgés de soleil qui se dessinent devant des étendues rondes et ocre d’une infinité de puissants rochers.
Et dans la lumière de fin de jour, il y a les buffles qui se laissent picorer les fesses par de grands échassiers blancs, pendant que les femmes pliées en deux par leur travail tracent sans fin des diagonales de touffes vertes.
Deux semaines à parcourir cet univers de roche, et à découvrir la passion de mes deux compagnons, écorchant avec joie plus que leurs doigts, et évoluant dans une transe verticale sur les boules géantes de cette forêt de granit.
Car si Hampi est sacrée pour ses temples, elle l’est aussi pour les amoureux de l’escalade.
A l’aube déjà, ils s’en vont, petits cubes de mousse sur pattes, à la recherche d’un nouveau caillou à apprivoiser ou de la prochaine arête à laquelle s’accrocher. C’est tout un nouveau vocabulaire, fait de «réta» ou de «réglette», d’«inversée» ou bien d’«arquée».
Je les regarde évoluer pendant des heures, cherchant à libérer l’esprit pour rendre la confiance au corps, se focalisant sur la prise et répétant mille fois le geste, jusqu’à ce que la persévérance de l’amusement opère.
Il y aura des hommes rencontrés au cours de nos balades serpentines à travers ce désert de rocaille. Des hommes de la terre, cherchant à rendre moins lourde leur misère, et développant d’amusants commerces pour répondre à la demande des touristes, cake aux carottes, ou cigarettes magiques.
Parmi eux, Simu, le berger aux pieds nus. Chaque jour, il nous retrouve pour un brin de causette. Il est vif, notre ami Simu, il s’inquiète. Il craint qu’un jour un tsunami géant engloutisse ses terres et emporte ses enfants. Il nous regarde, les yeux brillants, en nous interrogeant: est-ce donc vrai ce qui se dit sur les écrans de cinéma ? On le rassure sur ce point-là, mais comment lui expliquer le dérèglement du monde, le fonctionnement de son pays, le manque de geste simples, la réalité apprise grâce à l’éducation qu’on a eu la chance d’avoir reçue. On ne peut que lui dire que le tsunami n’emportera pas sa famille, mais que la vie est compromise si chacun n’y met pas du sien. Il joint les mains et nous remercie, comme lorsqu’on rend grâce à un maître des sagesses qu’il nous a transmises.
Comment dire à Simu ce qu’il nous a appris lui? Comment lui dire le respect que l’on ressent pour lui lorsqu’on le voit plonger les mains dans les entrailles d’une de ses bêtes pour la délivrer lors d’une naissance par le siège, comment lui dire qu’on est désolé que son petit à peine venu à la vie s’éteigne déjà, comment lui dire que l’on est mal à l’aise avec toutes nos richesses alors que lui a perdu l’espoir, après des semaines d’attente, de voir son troupeau s’agrandir d’une tête?
Simu allume une pipe et chuchote quelques prières. Son sourire étincelant à disparu pour laisser place à une concentration qui impose le silence. Il faut implorer les dieux de ne pas reprendre la mère aussi, ou ce serait bien pire, encore.
Le 16 décembre je laisse mes deux compagnons à leurs galipettes et je reprends pour quelques jours la route seule.
Une journée de bus et une nuit de train en direction de Chennai. Bientôt c’est Noël, et, les pieds dans l’eau, nous boirons le champagne en famille!
Quarante-huit heures où je retrouve mon rythme de voyageuse solitaire. J’erre dans les rues de la grande ville, transportée par les bruits et les odeurs. L’architecture coloniale explose de couleurs sur les crépis écaillés, tandis que la culture musulmane fait vibrer le vieux quartier.
C’est un retour en force au cœur de tout ce qui fait l’Inde, le tumulte de la circulation au milieu des fumées d’encens, les stands de fleurs et de fruits que broutent sans gêne les vaches sacrées aux cornes décorées, la misère des plus pauvres étalée sur les trottoirs que les riches enjambent sans même regarder.
Vingt-quatre heures à peine à Chennai pour un condensé d’impressions.
Mes parents et leurs valises réceptionnés, nous embarquons ensemble dans une petite camionnette, qui nous emportera à 60 kilomètres au sud, sur les belles routes goudronnées du Tamil Nadu.
Moments heureux où je déguste avec plaisir l’effet immédiat de l’Inde qui se révèle de plein fouet sur ces nouveaux arrivants. Les yeux écarquillés et la main fermement accrochée à la poignée, les voilà projetés dans la réalité de ce pays, loin des règles de conduite et de l’ordre helvétique.
Une petite heure de route en bordure d’océan, et nous rejoignons Mamallapuram, ancienne ville portuaire, qui nous accueillera pour ces quelques jours de fête.
Monuments littoraux aux délicates scènes quotidiennes, rathas sculptés d’une pièce et caves modelées comme des châteaux de sable géants, Mamallapuram nous entraîne à la découverte de ses temples monolithiques.
Ici on taille la pierre depuis des siècles. C’est un concert aux milliers de marteaux qui percutent et martèlent sans perdre le rythme, se répondant d’échoppe en échoppe et résonnant de ruelle en ruelle. Ganesh, Shiva et Parvati se déclinent et s’exhibent en toutes tailles, tandis que les scènes d’un célèbre art érotique se dessinent sur des sphères que l’on montre discrètement au creux de la main. Artisans ou artistes, certains laissent libre cours à leurs rêves et sculptent des lunes souriantes, des hommes-soleils, des femmes-arbres ou des lézards dormant sur des tapis d’étoiles.
Mamallapuram et la pierre, Mamallapuram et la mer. Ici pas de plage de catalogue d’agence de voyage.
La mer est forte, la mer porte. Le vent du large souffle sur le sable, gonfle les vagues.
De notre chambre donnant sur l’immensité de la baie du Bengale, on se laisse bercer par le grondement profond de l’océan, et le regard fixé sur cette ligne horizontale, on hume l’odeur du large à pleins poumons.
Ici, pas de touristes occupés à faire la crêpe, c’est sont de véritables bovins qui s’imposent pour faire bronzette.
Il y a aussi des bandes de chiens sauvages, malins et câlins, rongés par les puces ou la gale et qui forniquent sans relâche sous l’œil passif des vaches.
Deux semaines à se remplir des trésors de la mer à la table de notre nouvel ami Naga. Poissons, crabes, crevettes et langoustes dont la seule évocation me replonge dans un bonheur gustatif sans pareil. Il y aura des rires, du champagne et nouvelle fondue à la lampe frontale pour le soir de Noël.
Mais le temps passe et les vacances familiales changent de décor à la veille de la nouvelle année. Retour à Chennai pour une courte halte avant de prendre l’avion et de s’envoler vers les îles de l’Est.
La mer Andaman nous reçoit au petit matin au cœur de son archipel, et malgré la fatigue de cette nuit passée en stand-by, il faudra résister encore quelques heures au sommeil. Il faudra jouer des coudes dans une chaleur intenable, faire la queue en se battant avec de vieilles Indiennes et monter sur un bateau qui nous emmènera au large de la capitale, jusqu’à Havelock, à quelques miles de là.
Contraste puissant avec nos jours sur la côte du Tamil Nadu. La mer transparente et calme s’offre au ciel comme un miroir géant.
Elle se retire puis se réinstalle, et se retire à nouveau pour revenir encore, s’aspirant elle-même dans son mouvement éternel. Jamais une marée ne m’aura parue si totale, si profonde, si belle.
Plusieurs fois par jour, elle s’en va, dévoilant des milliards de petits crabes infatigables, creusant des cachettes et créant avec leurs innombrables pattes de mystérieux cercles de boulettes de sable.
Loin du souffle puissant de la baie du Bengale, emmêlant les cheveux et déposant sur la peau ses baisers de sel, on se laisse aller à cette nouvelle atmosphère, où la brise légère de l’océan fait bouger délicatement les branches des palmiers, et nous invite au ralentissement de nos journées.
Le rythme des marteaux de Mamallapuram a laissé place à celui des noix de coco, qui tombent au hasard autour des petites huttes de paille.
Cinq jours seulement pour découvrir au guidon de notre petite Vespa les secrets de cette île, ses plages idylliques où l’on barbote comme des enfants, ou celles plus sauvages, cimetières de coquillages au grand âge et d’arbres géants.
Nous laissons Havelock derrière nous au lendemain de la nouvelle année. Deux jours en transit dans la capitale pour faire le plein de devises avant de reprendre le large pour rejoindre Neil, notre prochaine escale sur l’archipel.
Plus petite et plus sauvage, Neil se révèle brute et naturelle. Pas de baignoire turquoise où faire trempette, ni d’étendue tranquille où s’allonger pour faire bronzette. Ici on se bat contre les mouches de sable qui piquent encore plus méchamment que les moustiques.
Et pourtant les plages n’en sont que plus belles, offrant mille trésors ramenés par le mouvement incessant de la mer.
Coraux déposés sur le sable par milliards, branches mortes arrondies par les caresses des vagues, coquillages vivants se déplaçant lentement, j’aime ces heures à récolter quelques reliques de ce paradis vibrant et authentique.
Neil, c’est le reflet de cet autre univers, celui qui se trouve à l’intérieur de la mer.
Quelques heures à flotter au dessus de ce monde coloré; bouches de bénitiers s’ouvrant et se refermant sur le silence de l’eau, fougères animales bercées par le mouvement de l’océan, mousse de corail de toutes tailles et nuages de petits poissons brillants.
Absorbé par la beauté de cette existence sans air, on reste à la surface, le regard fixé vers le bas et le cul de travers, luttant contre le petit courant, pour ne pas perdre une miette de ce qui se passe là-dedans. Rendu euphorique par tant de splendeurs aquatiques, on transforme ses repères de l’espace, seul ce qui est dessous devient important.
Une tortue, dans son large mouvement de patte, me dépasse, voilà que s’arrête le temps…
On ressort de l’eau le cœur enivré, alors que la lumière de fin de jour touche la forêt tropicale de ses derniers rayons dorés.
Quelques jours de pluie diluvienne, à regarder pleurer le ciel, et bercé par le souvenir du ressac des vagues, on se laisse hypnotiser par le raga constant de la mousson indienne.
Quelques coups de sonnette pour faire bouger les chèvres qui dorment sur la petite route droite menant au centre de l’unique village, et réunis à la table de Chand, on mange à pleine main jusqu’à se tendre la panse, un coconut fish comme celui là, on ne l’oubliera pas…
Quelques coups de pédales encore et nous voilà de l’autre côté de l’île, pour une découverte sans pareille. Une plage aux arches naturelles et aux bassins de coraux sublimes.
La marée basse révèle une vie miniature qui s’agite sous le soleil brûlant de l’après-midi. Des bernard-l’hermite qui s’échangent leurs coquilles tandis que la pierre volcanique garde au creux de ses poches encore mouillées des étoiles de mer transparentes que de minuscules poissons viennent bécoter.
Quelques heures où l’océan se retire et où la géologie affiche le résultat de la rencontre des continents qui se retrouvent et se repoussent dans des mouvements puissants…
Images magiques où quelques pêcheurs avancent pieds nus sur les roches coupantes et viennent se poser sur la ligne de l’horizon, comme suspendus entre le ciel et la mer.
On voudrait rester encore longtemps sur Neil, mais la roue du temps tourne, et il ne reste que deux poignées de jours avant que notre permis andaman n’expire.
Le reste des parents renvoyés à la maison, on reste quelques jours à Port-Blair, où l’on retrouve l’espace de notre voyage à deux.
Peu de temps à vivre nos derniers moments insulaires, et une fois de plus l’organisation indienne nous met des bâtons dans les roues. Mais on ne se laisse pas faire par les affaires qui traînent, les banques fermées et les réservations de billets de train ou d’avion. On profite de se remplir de curry de crevettes et de boire de la bière en refaisant le monde, d’aller humer l’odeur des bazars et de faire quelques emplettes. Deux jours de moins au nord de l’île mais qu’importe, ce sera deux jours quand même.
De la terrasse de notre hôtel, je regarde le soleil qui se couche. Quelques bruits de klaxons en arrière-fond, le cri d’un marchand de chai, l’ombre d’une roulotte de samossa. L’ambiance est douce sur la petite ville tropicale, et la lune se fait belle quand elle flotte sur les formes rondes de la grande mosquée.
Dernière ligne droite jusqu’à Kalipur, à l’extrême nord de l’île et une journée de bus mémorable.
Zigzaguant en convoi à travers la jungle, on traverse le territoire d’un peuple d’indigènes, les Jarawas. Postés au bord de la route, à moitié nus, ils sont là à regarder passer ces monstres de tôle dont les occupants lancent parfois par la fenêtre quelques objets cassés, devenus inutiles, et qui, comme on se l’imagine, deviendront pour eux, la source de longs questionnements sur notre fonctionnement.
Une courte halte pour un thali indigeste. Notre chauffeur s’emballe et s’excite, il faut repartir au plus vite. Il roule comme un fou, ne supportant pas l’idée de ne pas être à la tête de la longue caravane. Quelques virages brusques et il s’arrête net; à peine le temps d’ouvrir la porte et c’est dans un gargouillement dont nous nous souviendrons longtemps qu’il pose une énorme galette!
Incredible India!
Deux ferries pour traverser un bras de mer qui s’infiltre dans la mangrove, et un aigle blanc qui tournoie lentement au-dessus de nos têtes. Quelques kilomètres encore jusqu’à Diglipur, où nous changerons de bus pour rejoindre le seul hôtel de la région; un grand bâtiment gouvernemental posé sur une petite colline, et constitué de vastes salles silencieuses où des ventilateurs brassent inlassablement un air conditionné.
Les employés soucieux de faire au mieux, nous questionnent sans relâche sur le programme de nos journées, sur nos menus. Une telle prise en charge dans un cadre si spécial nous donnera au final l’impression d’avoir atterri dans un établissement sanatorial.
Mais l’accueil est amical et l’organisation maladroite de nos hôtes nous donnera l’occasion de nombreux fous rires et de tendres moqueries.
Deux jours à passer au bout de ce monde andaman, et à se nourrir de la force sauvage de sa plage.
Le sable noir, comme brossé au peigne géant, reflète le souvenir des vagues emportées pour quelques heures vers le large.
Il n’y a plus que la mangrove qui s’accroche à la boue et les crabes qui galopent sur la roche volcanique.
Quelques bassines d’eau salée permettent à la vie aquatique de ne pas s’arrêter, et penché sur ces animations microscopiques, on observe de petits poissons saturés de couleurs butinant des coussins de corail encore vivants.
On marche sur ce parterre de pierre millénaire, suivant les courbes et les failles, touchant le grain et grimpant sur les lignes des rochers comme si l’on chevauchait l’échine d’un géant couché face au sol.
Comme un pot de peinture beige jeté sur une toile noire, le sable de la mer coule sur celui de la terre.
On se jette comme des gosses dans les vagues et on crie, amusés par le chatouillement des baisers collants de milliers de petits poissons curieux.
Les nuages s’amusent à renvoyer leur reflet sur cette étendue de plage encore humide, tandis que le soleil se couche et que le ciel se mélange au bleu profond de l’océan.
Nous ne verrons pas les tortues qui pondent au clair de lune sur les plages de Kalipur, pas plus que le reste des îles Andaman. Rattrapés par la réalité du temps qui passe, nous reprenons la route de Port-Blair et nous envolons en direction de Chennai presque aussitôt.
Retour sur nos traces. Après-demain nous prendrons trains et bus pour Hampi via Hospet, mais d’abord passons quelques heures encore à Mamallapuram, juste pour emplir nos cœurs des rires de notre ami Naga, et nos ventres des délices de sa mer.
Retrouvé le chant des marteaux qui dansent sur la pierre, retrouvées les vagues puissantes qui nous aspirent et nous font tournoyer, retrouvées les vaches des sables et la gale canine, les vendeuses de saris et le sourire des malicieuses gamines gipsy.
Retrouvée aussi la réalité de la pauvreté qui dort dans la poussière, et s’accroche aux manches des riches pour implorer quelques roupies en échange de colliers de perles précieuses en toc. Et pourtant, à la regarder en face, cette misère, à plonger au fond de ses yeux, j’y vois son âme, sa beauté malgré sa crasse, sa force malgré sa précarité, son intelligence malgré son inexistante éducation, et je lui rends humblement hommage.
Deux jours en retrait des rues principales, à immortaliser encore quelques moments simples, les pas de portes décorés de poudres aux couleurs vives, les femmes qui lavent leur linge accroupies au détour d’une ruelle, les marchands de canne à sucre broyant de longues tiges pour en extraire du jus dans un postillon de verdure.
Et découvrir encore une plage superbe et authentique où l’Inde vient plonger ses pieds en poussant des petits cris de surprise et de joie, et s’asperger le visage dans un geste respectueux porté par la foi.
Un moment de fête pour ce peuple pèlerin, qui vient jusqu’à ce bout de monde indien, mêler croyance et réjouissance dans un décor magique et brut de sable et de ruines.
On quitte Mamallapuram comme on quitte un endroit que l’on sait que l’on cherchera à revoir en regardant dans son cœur, et dont les habitants rencontrés continueront pour longtemps à rire dans nos pensées.
Mais malgré l’émotion du départ, on s’en va réjoui, car d’ici quelques heures encore de voyage, nous retrouverons notre bien aimée Hampi.
On arrive dans le soir naissant avec un rickshaw centenaire, zigzaguant entre les gigantesques rizières qui scintillent sous la lumière de la lune, et les forêts de palmiers qui émergent comme des piliers irradiés par la clarté de la nuit.
Au réveil c’est la joie de retrouver la folle équipe des amis grimpeurs et d’être accueilli par la basse-cour du Goan Corner, on réintègre notre foyer pour trois nouvelles semaines au cœur de cet océan de rochers.
On reprend vite le rythme des caresses pour apprivoiser les formes et les failles de cette infinité de cailloux, laissant la morsure du granit brûler la peau encore fine et souple des doigts qui démangent car ils ne demandent que ça.
Des heures à chercher l’ombre dans des caves formées par l’empilement créatif des roches, et à s’émerveiller de nouvelles possibilités.
Une fois les membres suffisamment endoloris par quelques journées de contact direct avec la pierre, on enfourche de vieilles petites reines indiennes, et pestant contre les selles cuisantes et les chaînes défectueuses, on pédale accompagnés de nos cyclistes préférés, Morgane et Batista, à travers les campagnes verdoyantes du Karnataka.
Au fil de nos joyeuses balades à rouler sous le soleil cuisant, on découvre de nouveaux panoramas, de nouvelles combinaisons d’amoncellements de briques géantes, de nouveaux villages où s’écoule la vie rude et simple de leurs habitants, et explorant un peu au-delà de ce que nous connaissions déjà, on découvre un lac aux eaux turquoise bordé par des caillasses brûlantes où quelques singes espiègles attendent leur heure pour fouiller dans nos sacs et chiper un repas.
Couché sur la dalle chaude, on souffle de bonheur, et le corps rafraîchi par quelques mouvements de brasse, on s’assoupit un instant en séchant sous les rayons du soleil couchant.
On reprend la route car le voilà qui aura bientôt totalement disparu. Du haut d’une petite colline sainte, on s’assied face à lui, et les yeux mi-clos pour ne pas s’y brûler, on contemple en silence sa lente trajectoire de descente sur l’horizon infini.
L’espace s’ouvre alors que le temps s’arrête. L’esprit libéré et le regard fixé sur le grand astre qui continue sa course vers l’avant, on se sent aspiré dans l’autre sens par une force magique, et sans résister on se laisse emporter vers l’arrière par le puissant mouvement de la Terre.
Comment décrire l’alchimie sublime de cette nature si brute et des esprits divins qui s’y abritent? Comment transcrire au mieux l’atmosphère des temples en ruine perdus au milieu des étendues de pierre où pulsent encore la vie et la foi? Comment expliquer l’impact de tout cela sur l’âme et le cœur?
Je ne peux que raconter la multitude de marches blanches qui se faufilent à travers un imposant mur de roche, comme une suite de dominos géants traçant une ascension presque verticale. Le temple d’Hanuman, surplombant une infinité de perles ocre et de touffes vertes. Les cris des primates qui règlent leurs comptes sous le regard immobile de la statue du dieu singe, pendant que d’autres plus solitaires contemplent l’immensité du ciel qui flotte au-dessus de cette mer de pierre.
Petit grain de sable sur une île de granit, je m’emplis de cette atmosphère magique pour mon dernier soir à Hampi.
Trois semaines. C’est ce qu’il reste avant d’entamer le dernier voyage, celui du retour.
Trois semaines pour vivre encore cette Inde que l’on a déjà peur de quitter, pour emplir encore les yeux d’images et le cœur d’émotions, pour s’imprégner des goûts et des couleurs, des odeurs et du sourire des gens.
J’empaquète une avant-dernière fois mes affaires. En route pour Agonda, sur les plages de Goa.
Quelques jours seule, pour suspendre le temps et revenir sur ces onze mois de voyage, faire le bilan.
Une maison de poupée sur pilotis qui se balance en grinçant doucement dans le souffle qui vient du large, et le bruit envoûtant des vagues qui s’échouent sur le sable.
Quelques jours à regarder ce bout du monde scintiller sous la chaleur de l’hiver indien, tandis que les pensées se rassemblent pour intégrer les évènements de tous ces derniers mois.
Des journées à écrire aussi et encore les souvenirs de l’Himalaya, et méditer sur la route faite jusque-là.
Un petit rituel qui s’installe dans ma solitude balnéaire, les exercices du matin quand le ciel s’éveille à peine, et les jeux dans la mer, des poèmes déclamés et des invitations aux dauphins. Le regard plissé et les mains en ligne de mire, je les attends patiemment, et lorsque soudain ils s’élancent hors de l’eau pour faire quelques cabrioles, je plonge moi aussi, roulant sur la vague dans un cri de joie.
Etalée sur le sable, je laisse le soleil mordre doucement le sel déposé sur ma peau et les yeux tournés vers le bleu de l’horizon, je regarde les aigles qui tournoient au dessus des flots.
Dans ma routine solitaire, il y a les petites escapades, où je vais les pieds nus sur le sentier de cailloux, rendre visite à mon ami Gordon, le bâtisseur de maisons en forme de coquillages, ou papoter un peu plus loin avec le petit marchand de cacahuètes.
Les journées se terminent avec la mélodie puissante de la mer et la brise qu’elle ramène, accompagnant chaque soir mon au revoir au soleil, et assise dans ses derniers rayons de lumière, je laisse calmement mon esprit s’envoler jusqu’à lui.
Et voilà que mon amoureux s’en revient de Hampi suffisamment écorché et fatigué d’avoir dansé sur la roche, mais empli d’une profonde tristesse car une vieille dame chère à son cœur s’en est allée hier pour une balade dont on elle ne reviendra pas… On se recueille au coucher du soleil, et les mains dans le sable, on lui construit un temple rien qu’à elle, un navire bordé de fleurs et de perles de coquillages, que la mer emportera peu à peu, pendant que dans un murmure on lui soufflera: «Bon voyage, Jeanne.»
*
Il n’y a maintenant pas plus de jours indiens devant nous que de doigts sur nos mains. Une sensation étrange de compte à rebours qui commence, une perspective presque irréelle des kilomètres qui s’inverseront en quelques heures à peine, mettant ainsi fin à notre si merveilleuse aventure.
Alors il faut respirer à pleins poumons, ouvrir le cœur et aspirer par les yeux tout ce que l’on peut prendre encore, rouler à pleine vitesse et les cheveux au vent sur les petites routes de la côte que l’on remonte, se plonger encore dans les vagues d’autres plages que l’on découvre, au détour d’une crique, au pied d’une falaise, porter le regard au ciel pour suivre la course de grands oiseaux de mer blancs, rouler encore et traverser des terres brûlées par la chaleur d’un volcan, et s’arrêter en silence pour observer le sommeil de millier de chauves-souris qui dorment au soleil dans les bras d’un grand arbre gris.
Quelques heures à peine pour vivre la fête des couleurs dans l’éclatement d’un arc-en-ciel de poudres colorées.
Quelques heures à peine pour retrouver Mumbay et emporter les derniers souvenirs, faire les derniers achats.
Quelques heures à peine et l’oiseau de tôle nous emporte déjà…
Ma poitrine se serre aussi fort que la poussée nous arrache du sol, car le lien d’une force invisible se tend déjà à l’intérieur de moi. Je quitte l’Inde mais elle ne me quittera pas.
355 jours de route, de rencontres, d’observations, de réflexions, d’échanges, de rires et de pleurs, de joies et de colères, d’interrogations et de révélations.
355 jours de regards, de visages, de sourires, d’éclats de rire, de routes et d’aventures, de vastes étendues et de citées bondées, de bruits, d’odeurs et de goûts.
355 jours de vie en plus, de jours qui comptent et racontent, et qui resteront éternellement à l’intérieur de moi.
Alors je ferme les yeux tandis que l’espace se raccourcit jusqu’à chez nous, et je condense toutes les images, toutes les paroles, tous les parfums, je rassemble tout le bonheur et la joie, l’amour et la foi, jusqu’à en modeler une petite perle imaginaire pleine de lumière pulsant pour toujours au centre de mon cœur.
Et j’inspire. Tout est là, intact.
Et j’expire. Je suis là, sur la plage d’Agonda, au soir de mon septième soleil, et alors que mes yeux se noient dans sa lumière qui s’apprête à disparaître, je sens encore, encore une fois, le puissant mouvement de la Terre, l’âme du monde qui m’emporte au creux de ses bras.
THE END














































A tous ceux qui auront pris le temps de lire mes lignes,
à ceux qui m’auront suivie en pensées, soutenue et encouragée,
à ceux qui auront partagé ma route, mes heures de trains ou de bus, ceux que j’aurais rencontrés par la magie et le hasard du voyage, ou ceux qui m’auront rejointe pour partager un bout de chemin,
à tous ceux aussi qui m’auront ouvert leur foyer et leur histoire, qui m’auront accueillie comme une soeur,
je dis merci, du plus profond de mon coeur, merci d’avoir partagé cette aventure avec moi.
muriel.
merci mu pour ce grand récit de merveilles et d’émotions, où l’on touche l’Eveil aussi bien que la tristesse et la misère.
en te lisant, j’y étais
tu es un navire de sensibilité voguant sur un océan de possibilités
becs et à bientôt
fred
“Everything that begins,
also ends,
Make peace with that,
and all will be well”
Merci Siddhārtha Gautama
on essaie
salut Mu,
Merci pour ces belles images, ainsi que ce profond regard qui t’honore. J’y trouve cette sensibilité qui me plaît, celle qui sait voir la beauté dans des choses simples et y puiser sa force.
Bisous,
Armelle
Superbes récits qui l’espace d’un instant m’a fait voyagé dans ce pays cher à mon cœur, magnifiques photos, spécialement celle de Hampi. Et un beau voyage qui fini en apothéose.
Salut Mu,
Comme par hasard, le hasard fait bien les choses….Un simple article sur un magazine dans un journal, un lien internet et je découvre à l’instant que tu étais Là-bas. J’ai mis une majuscule à Là-bas, car il ne s’agit pas d’une simple destination. En 2005, j’ai à peu près fait le même périple que toi (avec un peu moins de pays) et je n’en suis toujours pas revenue….Quand on touche au Tibet, aux Tibétains, au Ladakh, au Népal et à l’Inde, on ne revient jamais. Ton coeur est transformé. L’Essentiel t’a transformée…..et tu vas le découvrir slowly, slowly…..
Contacte-moi si tu passes par Neuch et on ira boire un café….comme quand tu rentrais de Chine et moi du Cameroun….
Saches que le Ladakh a subi une catastrophe naturelle : des pluies torrentielles ont détruit une partie de Leh, Choglamsar, Saboo et touché la Markha Vallée. C’est un désastre (mets “flash floods in Ladak” sur youtube). Si t’es encore en Inde, vas-y avant l’hiver et témoigne dans les journaux lausannois. Les gens doivent savoir…..et faire des dons pour nos ami-e-s de Shangri-La.
Love
Mu Latex
Tu trouves mon no de tél. dans le botin !
Bizooo
PS : j’ai toujours su que tu étais Tibétaine !!!!
merci pour les 7 soleils, et pour toutes les lunes qui se glissent entre
celles cachées et les autres révélées
à tous les autres 7 encore, aux couleurs d’or
merci pour les vents et les terres
les voyages entre rouge et mer
poussières des rêves oranges
pour les marées et les courants
et aussi pour leurs contre-
courants-jours-façons-forts et pour toutes les raisons
merci pour le bleu et l’air
pour les lunes échappées la nuit que l’on retrouve ici
au grand jour
les cercles dessinés, les points reliés
merci au temps sans temps et au vert
à ce vert sur terre et par-delà les airs
à ce vert intérieur et au miroir de soi
merci pour toi
*